Conte marocain : l’épicier qui voulait agrandir son magasin

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Dans la médina de Mazagan, il était une fois un épicier, Youssef, qui possédait un tout petit magasin.
On dit qu’en ce temps-là, on ne vendait pas encore de ce fromage étrange que l’on trouve maintenant partout, avec une jolie vache rouge qui a l’air de se moquer de nous. On ne vendait pas non plus, dans le petit magasin, de droit à l’unité pour appeler sans crier, à l’autre bout des remparts ou au bout du monde, son frère ou son amour. On pouvait trouver, chez Youssef, de magnifiques légumes bien frais, du sel pour les sardines, du savon pour le hammam… et bien plus de choses. Tant de choses que le petit local devint vite vraiment trop exigu pour contenir toutes les bonnes et belles marchandises que l’aimable commerçant fournissait. Ainsi, tous les jours, réfléchissait-il à s’agrandir. Mais comment faire ? A côté de lui, Ahmed, le bijoutier, tenait une échoppe qui paraissait bien peu encombrée, tant les articles qu’on y trouvait était petits ! Ahmed semblait avoir, lui, trop de place, mais il prétendait à un étalage que Youssef trouvait bien inutile et pour tout dire bien exagéré. De l’autre côté, Samir, le savetier, était encore plus que lui à l’étroit, tellement que s’il faisait trop de gestes pour réparer une sandale il se cognait aux deux murs à la fois. Tirer l’aiguille devait se faire à l’extérieur. Les jours de pluie, Samir était contraint de se tenir dans son magasin sans travailler. Youssef ne vit qu’une solution, creuser le fond de son magasin. Derrière, il semblait y avoir tant de pierres, abandonnées là suite à l’effondrement des murailles de la ville ! Discrètement, de nuit en nuit, Youssef creusa. Son épouse fidèle l’aida, certaine, se disait-elle, qu’un jour, lorsque le magasin serait plus grand, son mari heureux s’occuperait enfin d’elle, lui donnerait des enfants. Des nuits à creuser, des jours à emplir des couffins de pierres et de débris, des semaines et des mois, passèrent dans la vie de Youssef et d’Amina, fatigués, si fatigués, qu’ils ne pensaient plus à avoir des enfants… Pourtant, une nuit de vendredi, alors qu’ils revenaient du dernier rassemblement, les deux époux s’appuyèrent sur le fond de leur magasin qui s’agrandissait déjà. Amina dit :

« -Youssef, ça suffit, maintenant, allongeons-nous et dormons. Demain matin, j’irai prendre le pain et l’huile et nous resterons ici, et tu me feras un bébé.

– Peut-être, répondit Youssef. » Et il prit entre ses mains le visage de sa femme, et l’embrassa.

Dans la nuit, il y eut un petit ruissellement, qui réveilla les deux époux, tant cette eau était froide. Puis un violent torrent les repoussa jusqu’à la rue. Les voisins, Samir et Ahmed, s’éveillèrent car le bruit que fit cette eau, en pleine saison chaude, était surprenant. Ils trouvèrent les épiciers assis dans la rue, dans leurs habits de nuit, dans une mare qui grandissait, emportant le contenu du magasin sur la pente, jusqu’à l’entrée de la médina !

J’aime les contes, les légendes. Chaque fois que le vent me porte à El Jadida, j’entre dans la citerne portugaise de la médina. Certains, qui se prétendent scientifiques, disent que la découverte de la citerne ne se serait pas passée tout à fait comme ça. Les hypothèses, fables, élucubrations n’entameront pas mon goût pour cette histoire, et moi-même je me permets bien d’en rajouter un peu. D’ailleurs, d’après la légende, l’épicier était juif. Vous voyez, j’ai pris des libertés, j’ai un peu brodé, réinventé… Les amateurs me pardonneront, ça marche comme ça.

L’endroit est étrange. Depuis un oculus percé dans une voûte sillonnée par des ogives, les jeux de lumière faussent la perspective, font planer le mystère. Salle d’armes vers 1515, réserve d’eau en 1562, elle fut enfouie sous les décombres jusqu’à sa réouverture en 1916. On y entre, charmé par l’ambiance, par le guide jovial qui reconnaît les amoureux de ce lieu inspirant, on marche doucement sur les pas des habitants du castello portugais, dans ceux d’Orson Welles, de Francis Ford Coppola, qui y tournèrent quelques scènes, on ose, comme j’aime à le faire si je suis seule, lancer quelques notes qui rebondissent sur les voûtes. D’ailleurs, la caissière du lieu, elle-même, s’y emploie, écoutez-la ! (lien à la fin de l’article) 

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