Dans la grande nuit des temps, Antonio Munoz Molina

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J’ai adopté définitivement un mode nomade et me suis habituée à lire sur une tablette. Ma copine Thérèse venait de terminer le pavé commis par Antonio Munoz Molina, au quatre prix et distinctions, qualifié par le magazine Lire comme le meilleur roman étranger de 2012. Le titre me paraissait pompeux, et la phrase de quatrième de couverture dans l’édition Points, « …suspendu dans les arcanes du temps… » semblait sortie d’un ouvrage de science-fiction… En plus, quand je l’ai feuilleté, j’ai été étonnée de la densité de l’écrit, sans dialogue, sans respiration. J’acceptais le prêt du bouquin, en me disant qu’un jour..

Malgré ces a priori j’ai attaqué le livre un soir de grand courage (pas facile de lire allongée un gros livre) et je suis entrée, avec le narrateur, dans la tête d’Ignacio Abel, architecte espagnol, reconnu, progressiste et républicain, en montant dans ce train, à la gare de Pennsylvanie à New-York.  Nous avons, tous les trois, fait ce voyage jusqu’à une petite ville universitaire au bord de l’Hudson.

En quelque sept cent cinquante pages de passion et de guerre, le migrant qu’est devenu Ignacio s’interroge sur les thèmes qui lui sont chers : la morale, la complexité de sentiments qui le lient à sa femme, ses enfants et sa maîtresse, l’Histoire et la politique. Fils de maçon, entré par son mariage au sein de la bourgeoisie madrilène conservatrice, promu architecte à force de sacrifices et d’études, il éprouve l’impression de ne jamais être à sa place. Le père, mari, amant, militant, artiste, devient, dans l’ouvrage, un anti-héros déserteur, adultère, exilé, vulnérable. Le titre du livre prend sa force dans l’idée d’irréalité vertigineuse qui laisse le temps en suspens, plongeant le lecteur dans ce texte très lent, mais foisonnant des pensées, des sensations, des remords, qui occupent, accablent la mémoire du voyageur  à l’avenir incertain.

Ignacio Abel s’accroche, pour ne pas se perdre, à la passion amoureuse qu’il éprouve pour une américaine romantique. Il cède à l’étourdissement de l’amour pour échapper au souvenir d’un mariage terne, au chantier perturbé par des grèves, au conflit devenu sanguinaire de l’Espagne. J’ai fouillé avec le narrateur la conscience et l’intimité de cet homme, tentant de comprendre comment la guerre a pu en modifier toutes les certitudes, le faire abandonner son foyer sa patrie, ses idéaux.

Multipliant les aller-retours entre le présent de l’exil et le passé, l’écriture décrit parfaitement la complexité de la pensée et de l’âme humaine, décrivant la beauté et la pauvreté de Madrid, les violences de la guerre, la passion amoureuse. Le phrasé, très long, aux redondances voulues, ciselé, reflète pertinemment le flux des pensées. Acéré,  intelligent, le regard porté sur la famille bourgeoise au catholicisme étouffant ne se réduit pas à la caricature, même si l’image du beau-frère phalangiste est pitoyable. Inscrit dans l’histoire, le récit engage des personnages réels : Ignacio échange avec Juan Negrin, qui fut ministre des Finances en 1936 et Premier Ministre en 1937, le poète surréaliste José Moreno Villa, Rafaël Alberti, qui fonda l’Alliance des intellectuels antifascistes, Manuel Azana, président de la République sous le Front Populaire Espagnol. Ces rencontres mettent en perspective contradictions et incertitudes des hommes plongés dans la guerre civile, dans la confusion politique de cette période où les partis de gauche, désorganisés, se trouvèrent réduits à l’impuissance et au désastre du fascisme.

C’est un gros livre, mais un grand livre qui parle d’engagement et d’amour.

Pour accompagner cette lecture, lourde mais pas indigeste, rien de moins que quelques illustrations sonores de cette époque espagnole agitée. A las Barricadas, pour les révolutionnaires, Cara al sol pour les phalangistes. Je vous laisse choisir votre camp.

A la barricadas

Cara al sol

 

 

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