Les sirènes de Bagdad, Yasmina Khadra

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Mohammed Moulessehoul avait déjà écrit quelques ouvrages, avant cette année 1984, et obtenu plusieurs prix littéraires. Mais les temps sont difficiles pour un écrivain qui veut être libre. Alors il décide de publier, afin de déjouer les censeurs, sous un pseudonyme. Son épouse s’appelle Yamina, Khadra, Amel. Il choisit de s’appeler Yamina Khadra et Yamina, qui avait accepté de porter son nom en l’épousant, lui offre ses prénoms pour la postérité. Comme son éditeur pense qu’une erreur s’est glissée dans l’orthographe, il ajoute un « s ». Si Mohammed a choisi ce pseudonyme, explique-t’il, c’est pour remercier sa compagne pour l’avoir aidé pendant les épreuves. C’est elle qui l’encouragea à braver les interdits. Il signait ainsi, faisant le choix d’un pseudonyme de ce genre, son engagement pour la cause féministe et l’émancipation des musulmanes. A ce propos, il déclare que « Le malheur déploie sa patrie là où la femme est bafouée ».  (Moi je dis « Y’a du boulot ! »). Ce n’est qu’en 2001 qu’il révélera sa réelle identité, en publiant « L’écrivain » et « L’imposture des mots ».

Yasmina Khadra, qui vit en France, écrit en français, utilisant toujours des images fortes, un vocabulaire un peu décalé qui donne à ses textes une tonalité particulière, marque d’une origine influencée par la tradition orale, la poésie, le psaume.

On connaît le commissaire Braim Llob, incorruptible et révolté. Ce personnage permet à cet auteur courageux de fouiner dans les hautes sphères de la société algérienne, ce qui lui vaut une audience qui va au-delà de celle du roman policier. La série connaît toujours un grand succès.  Dans un autre registre, la trilogie constituée par « Les Hirondelles de Kaboul », « L’Attentat », et « Les Sirènes de Bagdad » a pour objectif l’illustration de l’incompréhension, des malentendus fondamentaux, qui règnent encore et malheureusement pour longtemps entre l’Orient de l’Occident.

« Les sirènes de Bagdad », publié en 2006, relate la dérive d’un jeune bédouin irakien du village pauvre de Katr Faram, loin des conséquences de la guerre qui règne dans le pays, reclus aux confins du désert. L’endroit vivote dans la misère, sans instruction, sans espoir face à l’avenir, surtout à celui des jeunes désoeuvrés qui passent leur temps dans un café devant la télévision sans vraiment appréhender la réalité des informations. Mais subitement, ils deviennent les témoins d’horreurs bien concrètes lorsque quelques soldats américains surgissent violemment dans leurs vies. Notre jeune garçon entend à ce moment les sirènes, les ambulances, les bruits des villes, et se sent habité par la colère divine. Humilié dans son honneur, sa foi, ses traditions, il décide de faire payer dans le sang les Occidentaux méprisants et provocateurs. Il a vu ce qu’un fils ne doit jamais voir : son père, le patriarche respecté, malmené et avili, déshonoré. Le jeune homme, que rien ne prédestinait à devenir un fou de Dieu, part pour Bagdad rejoindre un groupe terroriste. Avec un réalisme tragiquement convaincant, écrivant à la première personne, l’auteur nous fait partager le parcours de ce jeune homme dont on ne connaît pas le nom, qui se traite lui-même de « chiffe molle » jusqu’au moment où il se révèle dans l’identité du fils vengeur.

Yasmina Khadra explore et analyse, dans ce récit, les raisons profondes du clivage entre deux mondes, le cheminement de la haine qui conduit au terrorisme. La démarche de manipulation mentale des organisations terroristes est décryptée, ainsi que celle de la construction du personnage dans son ascension meurtrière. Cru, violent, comme la vie en pareilles circonstances, le sujet est traité sans concession et sans misérabilisme. On connaît Yasmina Khadra pour son humanisme, mais ce récit, au travers des propos des personnages, sans donner crédit aux actes aveugles des fanatiques, développe en filigrane des opinions anti-occident. On n’a pas envie de l’en blâmer, car, quelques années après, on connaît les motivations mercantiles des acteurs du conflit.

Le style de Khadra est indéniable, simple, efficace, nourri d’un riche vocabulaire. Les villes Bagdad et Beyrouth, dans ce roman, sont personnifiées ; en utilisant ce procédé stylistique,  les gestes, les pensées et les actes des hommes leurs sont attribués. Malgré toute cette qualité littéraire, contrairement à « L’attentat » et aux « Hirondelles de Kaboul », j’ai trouvé que cet auteur manquait de l’enthousiasme dont l’auteur fait preuve habituellement. Je me suis dit que c’était voulu, que l’ambiance oppressante convenait à l’apathie du jeune homme, à sa descente aux enfers mue par des pulsions qu’il ne contrôle pas, menée par des forces qu’il ne maîtrise pas.

L’intrusion violente des soldats m’a fait penser à cette chanson de Pierre Perret, infiniment triste et très belle. En Turquie, en Irak, en Palestine et ailleurs, la guerre a le même visage.

La petite Kurde – Pierre Perret

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