Caravage, maître de l’instant précis

Au coeur de la ville, dans la via Toledo que Stendhal définissait comme « la rue la plus grouillante et la plus joviale du monde », je suis entrée dans le Palazzo Zevallos Stigliano, la résidence somptueuse de l’aristocratie napolitaine depuis 1635, qui changea de propriétaire selon alliances de familles et querelles dynastiques. J’appris qu’après le riche marchand Giovanni Zevallos, devenu duc d’Orsini, le flamand Vanderneyden, l’influente famille Colonna, ce fut la Banque Commerciale Italienne qui, en 1898, lança une campagne pour son acquisition. Rien d’étonnant à ce que, selon les occupations, la répartition des espaces intérieurs et la décoration, la façade, même, changèrent d’aspect, perdant, au fil du temps, le style du XVIème siècle. Mais j’y pénétrai par une magnifique porte, d’origine, me précisa-t’on, ornée de marbre et de roche volcanique de Campanie. L’espace dans lequel je me trouvais, cour transformée en immense patio, ouvrait mon regard sur les balcons de style Liberty, empli de la lumière douce de la verrière Floréal. Un immense escalier, néo classique, me mena aux étages des expositions.

20170903_103850

C’est dans l’un des salons que j’eus le plaisir d’admirer ce tableau, dernière oeuvre, dit-on, du peintre Michelangelo Merisi da Caravaggio, datant de 1610 : « Le martyre de Sainte-Ursule ».

L’histoire se passe dans les années 400. Dans la « Légende Dorée », rédigée en 1261 par Jacques de Voragine, dominicain, archevêque de Gênes, Ursule est la fille belle, vertueuse et très pieuse, d’un seigneur chrétien du Pays de Galles. Tellement pieuse qu’elle souhaite se rendre à Rome afin de rencontrer le pape Cyriaque. C’est au cours de son retour, passant par Cologne, que surgissent les Huns, avec à leur tête un chef dont on connaît la cruelle réputation. Toute la suite d’Ursule (onze mille vierges !) est massacrée, il ne reste qu’elle, devant le vainqueur séduit par sa beauté. La belle refuse de se soumettre mais l’amoureux éconduit ne l’entend pas ainsi. Courroucé, il lui transperce le coeur d’une flèche.

Sur cette grande toile (140X170), commandée par la famille Doria, de Gênes, en 1609, l’instant se fige entre ce qui est encore la vie et le drame, origine de la canonisation. L’arc est encore bandé et Ursule, à la pâleur déjà grise, drapée de pourpre, sous un éclairage violent, constatant la mort approchant, contemple avec douceur la blessure de son sein d’où le sang gicle. Le tueur, dont on distingue, dans la pénombre, un faciès vieillissant loin de l’image que l’on pourrait se faire d’un chef cruel, une manche émergeant de la cuirasse et rougie par le sang, paraît comme atteint de compassion, et peut-être même de regret. Derrière celle qui va mourir en sainte, un soldat en armure semble soutenir la victime. C’est un autoportrait de l’artiste. Les lueurs métalliques, la couleur rouge qui, traversant la scène, unit à jamais le bourreau à la victime, soulignent le réalisme saisissant de ce tableau. Je m’attardai devant l’oeuvre, m’en approchai afin d’en apprécier la matière, plutôt légère. Je vis, dans un premier plan très sombre, une main se tendant comme pour arrêter le temps, pour en préciser l’instant.

is

Toutes les oeuvres du Caravage présentent cette observation réaliste et immédiate de l’état physique et émotionnel des sujets. Dans tous, l’éclairage est accentué, dramatique, sans valeur intermédiaire du clair à l’obscur, fixant les scènes de manière réaliste. C’est cette interprétation des Ecritures, naturaliste et radicale, qui séduit et transforme le monde de la peinture à la fin du XVIème siècle, favorable à l’expression de Caravaggio ; l’église catholique romaine doit faire face à la menace protestante et les conventions maniéristes qui gouvernaient l’art religieux ne semble plus appropriées. C’est ainsi que, réinventant la peinture, le style « Caravage » voit le jour, choque, s’impose, grâce à son premier mécène, puissant protecteur, le cardinal Francesco Maria del Monte, qui lui permet d’obtenir la décoration de la chapelle de Saint-Louis des Français, à Rome.

Dès son jeune âge, Michelangelo Merisi se serait montré bagarreur. Adolescent, alors qu’il suit une formation près de Peterzano, l’élève du Titien, il est plusieurs fois arrêté suite à des rixes. Devenu maître reconnu, heureusement protégé par ses protecteurs cultivés, nobles et notables, il est sauvé d’incessantes poursuites pénales. En 1606, une partie de jeu de paume dégénère en bagarre. Il tue son adversaire, doit fuir Rome. Il s’arrête dans plusieurs villes, peint des tableaux qu’il doit souvent abandonner sur place. Il réalise ainsi plusieurs oeuvres à Naples, dont « Le martyre de Sainte-Ursule ». Impliqué de nouveau à Malte dans une échauffourée qui tourne mal, il se fait arrêter, s’évade et trouve la mort sur la plage de Porto Ercole, le 18 juillet 1610. Ce portrait, rapporté par les sources de l’époque, peu flatteur, sulfureux, cette vie malheureuse et romanesque, pourrait bien faire l’objet d’une remise en cause, puisque la carrière du Caravage fut reconnue seulement au début du XXème après une longue période d’oubli. Certaines oeuvres, découvertes depuis peu, posent des questions d’attribution.

800px-Bild-Ottavio_Leoni,_CaravaggioLe Caravage, craie sur papier, Ottavio Leoni (vers 1621)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :