Le songe du photographe – Patricia Reznikov

 

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Hier au soir, j’ai fait un bortsch. Il faut dire que le temps était de ceux qui demandent réconfort et chaleur dans la maison. De toutes façons, j’avais du chou et une betterave, alors… Et surtout, je venais de finir le livre de Patricia Reznikov, pour lequel, au début de la lecture, je n’éprouvais pas grand chose si ce n’est qu’il me rappelait, en moins bien, « Le Club des incorrigibles optimistes », de Jean-Michel Guenassia, dont je vous ai parlé dans ce journal et que j’avais beaucoup aimé. Mais au fur et à mesure de ma lecture, je sympathisais, comme Joseph, le narrateur, avec les habitants de la maison de l’impasse, et je dînais à la russe, goûtais au strudel, buvais du thé et de la vodka.

Joseph, lycéen parisien dans les années 70, souffre de solitude au sein d’une famille sans chaleur, silencieuse. Un peu par hasard, il se lie avec un groupe, artistes et intellectuels immigrés d’Europe de l’Est et de Cuba, qui vivent ensemble. Fantasques, chaleureux, nostalgiques, ils accueillent le garçon et l’aident à s’ouvrir à l’art et à la vie, lui offrent une leçon d’histoire et de poésie, éducation esthétique et sentimentale. Autour d’un vieux piano, d’une table garnie, exubérante où voisinent le samovar et la vodka, ils lui parlent de leurs passés. Sergueï, le Russe blanc, Magda, la Viennoise rescapée de la Shoa, cuisinière généreuse, Angel, un peintre cubain, le Hongrois Sandor, caractériel, photographe et la très belle et mystérieuse Dorika. Sandor communique sa passion de la photographie au jeune Joseph, lui offre un Minolta, lui fait découvrir les remarquables portraits en noir et blanc de Sander, dont je connaissais certains, très célèbres, sans en connaître bien l’auteur. (Impossible de ne pas aller immédiatement les revoir, facilement identifiables grâce à leurs descriptions, alors que Joseph les découvrent dans un album, guidé par Sandor). Ainsi, les grands noms de la photographie sont évoqués dans l’ouvrage : Kertesz, Cartier-Bresson, Brassaï,…). Autour de la table, les esprits s’échauffent lorsqu’on parle des guerres, des disparitions, des persécutions, du désespoir de l’exil. Joseph, quelques décennies plus tard, se rend à Vienne, à Cologne, à Budapest, pour retrouver les vestiges de la vie passée de ses amis, déambule, nostalgique, dans les lieux qu’ils décrivaient.

Très érudite, l’auteure nous livre (voire nous assène)  beaucoup de références, tant sur le plan de la photographie que sur celle de l’histoire des pays de l’Est, ouvrant, ainsi qu’on le ferait avec une poupée russe, une parenthèse sur un autre ouvrage, le « Dialogue avec l’Ange », transcription de l’expérience spirituelle de quatre amis hongrois, qui, alors que les nazis envahissent le pays, reçoivent et transmettent des paroles venant d’un maître intérieur. J’ai trouvé cette insertion ésotérique un peu redondante, inutile. Par ailleurs, j’ai beaucoup regretté qu’Angel, le peintre cubain ait si peu la parole dans cette histoire.

Je suis retrournée à mon bortsch, avec, comme il se doit dans la grande Russie, une cuillerée de crème aigre (si vous n’en avez pas, mélangez de la crème fraîche avec un peu de yaourt). Je me suis souvenue de ce temps où, vivant à Montparnasse, non loin de personnages semblables à ceux du roman de Patricia Reznikov, je voyais s’arrêter des chauffeurs de taxis de la compagnie G7, russes blancs exilés, munis de leurs pots à lait, au restaurant Dominique, qui leur servait, à emporter, le bortsch tout chaud.

Patricia Reznikov est franco-méricaine, d’origine russe. Elle a publié six romans dont La nuit n’éclaire pas tout, et La transcendante.

Parmi les nombreux morceaux de musique évoqués dans cette ouvrage, j’ai choisi cette chanson « Cocher, ne presse pas tes chevaux », que chante le vieux Sergueï alors qu’il fête, dans la maison de l’impasse, un joyeux Noël. Ici, c’est Dmitri Hvorostovsky. La voix qui convient !

Comme tout le monde est triste et brumeux autour de moi, comme mon chemin est triste et désolé, le passé ressemble à un rêve qui tourmente mon coeur douloureux. Cocher, ne presse pas tes chevaux !

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