Le Maître et la rosière, à Nantes la surréaliste

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Le clin d’oeil aurait plu au maître. La très sage et très bourgeoise Rosière, d’Artois et nonobstant bien nantaise, accueille en ses salons les oeuvres du très turbulent Catalan. Si les fantômes des bourgeois, des capitaines de Dobrée du XIXème siècle y errent encore, ils risquent d’être un tantinet choqués, s’interrogeant sur l’interprétation de la Bible, sur les élucubrations psychologiques. Ils veilleront à tenir loin les enfants des représentations féminines enflammées de désirs, loin du bestiaire disproportionné…

Il fallait bien que ces oeuvres restent visibles pendant les travaux que subit en ce moment l’Espace Dali de Paris. Il eût été dommage de les laisser en caisse. La collection privée, prestigieuse, s’est donc installée à Nantes depuis le 26 décembre et regagnera ses jolies pénates montmartroises fin mars 2018. Si d’autres villes s’étaient portées très volontaires pour reloger la collection momentanément sans abri, c’est à Nantes qu’à été donnée l’occasion. Avec raison, car l’engouement des Ligériens fut tel que les caisses à peine ouvertes, les billets étaient déjà vendus. Dali n’y était jamais venu et pourtant, il aurait certainement séduit par le lieu. De surcroît, Nantes n’est-t’elle pas le berceau du mouvement surréaliste ? Né du romantisme et du dadaïsme, traversant la philosophie, la politique, la poésie et les arts plastiques, le surréalisme attire l’attention sur l’irrationnel, s’attaque aux conventions. C’est comme cela qu’en 1912, en les murs du très sérieux lycée Clémenceau, quatre jeunes dandys, rassemblés par l’humour et la révolte, rêvent de reconstruire le monde. Ils se nomment Pierre Bisserié, Jean Sarment, Eugène Hublet et Jacques Vaché, celui qui saura toucher André Breton. Rebelles, antimilitaristes, ils écrivent, dessinent, récitent, publient des fanzines et surtout se moquent des bourgeois, s’encanaillent dans les guinguettes de Trentemoult. Ils ont bien fait. Leurs aventures sont celles, maintenant, d’enfants perdus dans l’infamie de la guerre. Mobilisé, Jacques Vaché dessine les tranchées où meurt Eugène Hublet, raconte l’horreur dans de nombreuses lettres. Blessé, il est soigné au lycée Guist’hau transformé en hôpital. Il meurt d’une overdose d’opium dans une chambre de l’Hôtel de France. Avant de disparaître, il fait dire à André Breton « Nantes : peut-être, avec Paris, la seule ville de France où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine ». Sans Jacques Vaché, selon Breton, le mouvement surréaliste n’aurait pas vu le jour.  C’est ainsi que Nantes est devenue surréaliste, même si d’aucuns affirment que cette ville très bourgeoise n’aurait pas accepté, en 1920, le caractère subversif du mouvement.

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J’aime à penser cependant que Salvador Dali s’y sent bien chez lui, chez la pudique rosière. Dans ce lieu élégant, sous un éclairage raffiné, j’ai déambulé avec plaisir dans l’abondance des oeuvres, j’ai pu apprécier, de très près, le trait parfait, l’académie sans faille, la maîtrise de la matière et l’extrême précision du propos dont l’artiste fit preuve. Autour du travail du bronze, j’ai remarqué l’ « Hommage à Marcel Duchamp », conçu entre 1966 et 1970. Il s’agit d’un jeu d’échecs dans lequel toutes les pièces, sauf la reine et les tours, ont été coulées à partir de ses doigts. La reine, elle, c’est le pouce de Gala, l’aimée, la muse. Une dent orne, en guise de couronne, le front des souverains. Une salière, probablement celle d’un restaurant de New York représente les tours.

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Peu enclin à la modestie, Dali s’expliquait : « Aux échecs comme en art, c’est le créateur qui est important. La main de l’artiste est celle du créateur éternel. C’est donc ma propre main qui devait le représenter ».

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Comment ne pas penser, devant cette oeuvre, à un autre pouce, celui de César, en résine synthétique, réalisée en 1965, présenté à la galerie Claude Bernard ? C’est aussi son propre pouce, agrandi à l’aide d’un pantographe, d’1,85 mètre, de 400 kilos, qui sera décliné en plusieurs dimensions, dont un de 12 mètres. Décidement, si l’on considère le pouce dans sa dimension symbolique, historique, notamment par son rôle dans la préhension, dans le geste des empereurs romains, la volonté des artistes de laisser une empreinte semble réunir ces deux là, pourtant si éloignés dans leurs expressions. Mais Rodin, lui, avait engagé sa main, entièrement, dans une oeuvre de marbre blanc symbolisant la création divine !

 

 

 

 

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