Cité du Vin, Bordeaux, ça va déguster !

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On n’est pas là pour « boire un coup, pour faire les fous et rigoler entre nous », comme le prônait le chantre Sardou (Michel), un petit peu à côté de la plaque dans la cartographie de l’éducation populaire. Ici, Môssieur, on se cultive, on étudie ce patrimoine tellement vivant et universel, qu’est le vin, le bon, et la bonne façon de le consommer. Un voyage autour du monde et des cultures et civilisations. Spectaculaire !

Le bâtiment, on le voit de loin. Sur l’emplacement des anciennes forges du port, il se déploie tout en rondeurs, comme un cep noueux dominant à plus de cinquante mètres des remous de la Garonne. Anouk Legendre et Nicolas Desmazières maîtrisent, en architecture, l’art de la courbe. « Remettre du vivant dans la ville », c’est leur crédo. Et si l’on a cessé, depuis une bonne vingtaine d’années, d’appeler Bordeaux « La Belle Endormie », les deux architectes mirent à ce réveil comme un point d’orgue magistral à la ligne des façades XVIIIème des quais. Une ossature de bois, du lamellé-collé, s’élève au bord du fleuve comme une cathédrale où domine un belvédère à plus de cinquante mètres du sol, recouverte d’un voile d’écailles irisées de verre clair, gris, or, et d’aluminium laqué. La forme arrondie, sensuelle, liquide et transparente, évoque le vin qui tourne dans le verre de l’amateur. Le lieu, rendant, on n’en attendait pas moins, hommage à la nature, s’inscrit dans une démarche de développement durable, bioclimatique.

J’entrai un jour, accompagnée de quelques bons amis, dans le temple de Bacchus, chantant (intérieurement !) « Evohé et gloire à Dionysos » car je savais que j’allais passer un bon moment. Je traversai l’espace d’accueil un peu froid, compliqué et brut, pris un ascenseur. Le jeu des miroirs et de la lumière me désorienta quelque peu. Equipée comme tout visiteur d’un « compagnon de voyage », (enfin, un audio-guide) écouteurs ajustés, j’entamai le parcours constitué d’espaces thématiques, interactifs, déclenchant, grâce à la magie des technologies innovantes, les contenus multimédias.

Je voyageai ainsi pendant deux heures, traversant, librement, l’histoire des vins de tous les pays, survolant quelques vignobles du Monde, rencontrant, avec l’élégant et fin connaisseur Pierre Arditi en maître de cérémonie, Voltaire, Churchill, Rabelais, La Callas…. Assise à la table d’Hélène Darroz, j’écoutai quelques critiques renommés, des grands chefs, des philosophes, me livrer leurs réflexions sur le vin (Tiens, pas vu Michel Sardou !). Plus loin je m’exerçai à reconnaître les odeurs de gingembre frais, d’écorce de cannelle, d’agrumes et de fruits rouges… Après un voyage tumultueux en mer, en compagnie de négociants, sur une embarcation phénicienne, puis grecque, romaine, sur un navire hollandais, puis anglais, j’acceptai de m’étendre en un salon écarlate. Bercée par les vers d’Omar Khayyâm, d’Apollinaire, de Boris Vian, accompagnés par les murmures langoureux du bandonéon, de l’oud… Autour du délicieux sofa, je découvris, dissimulés derrière des œilletons, quelques œuvres d’art fort licencieuses, illustrations des relations entre le vin et l’amour. Je ressentis l’envie de boire un bon verre. C’était prévu au programme. Du haut du belvédère où je retrouvai mes amis, je contemplai Bordeaux, un verre de bon vin à la main. Dommage, l’endroit ressemblait à une cafétéria sans charme, malgré un plafond fait de flacons, où il nous fallu faire la queue pour avoir notre modeste calice, et où il était presque impossible de s’asseoir. Le charme était rompu du joli voyage sensoriel. Nous aurions aimé prolonger ce moment en profitant d’une exposition prometteuse -mais temporaire- à propos du vin et de la peinture, mais le billet que nous avions payé vingt euros n’incluait pas cette visite. Huit euros de plus, c’est un peu vexant. Comme nous n’avions droit qu’à un verre, nous quittâmes l’endroit.

La mission est ambitieuse de faire état des dimensions sans limites de la culture du vin, de ses mythes, de l’histoire et de la géographie, des sociétés, des techniques et des arts. Le coût du formidable bâtiment s’élève quand même à quatre vingt et quelques millions d’euros et la Ville de Bordeaux est la plus engagée dans ce qui peut paraître comme une astronomique dépense. Je n’ose pas penser aux coûts de fonctionnement ! Alors, ma foi, vingt euros, si l’on s’arrête à une simple analyse comptable, ça n’a rien d’exagéré. Sauf que si l’on fait le choix de la culture, elle doit être accessible à tous. C’est possible, avec cinq cent mille visiteurs par an, des emplois durables générés, la vente de vins et autres produits dérivés et surtout une véritable vitrine pour l’industrie et l’agriculture. La Ville de Bordeaux a établi un contrat avec la Fondation pour la Culture et les Civilisations du Vin, qui devient exploitante du site. Espérons que le projet de cette noble fondation soit engagée, outre les bénéfices économiques, dans l’éducation et la culture pour tous. Sinon, les Bordelais pourraient bien avoir des aigreurs d’estomac.

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