Le hasard et la chance, selon Paul Auster et Douglas Kennedy…

On s’y perdrait. ! Les New-Yorkais Paul Auster et Douglas Kennedy publient la même année,  « 4321 » et « La symphonie du hasard ». (La musique du hasard, c’était déjà pris, Paul Auster donnait ce titre à un ouvrage paru en 1980 !) Mêlant petite et grande histoire, autobiographie et fiction, les deux romanciers radiographient l’Amérique et les coïncidences du destin. Mensonges, trahisons au sein de la classe moyenne montante, racisme, antisémitisme, éveil politique et angoisses identitaires sont les éléments, dans ces deux fresques sociales, d’intrigues familiales dont les membres traversent les époques. On n’échappera ni aux joutes verbales entre étudiants, présentés selon leur religion et leur origine : catholiques irlandais, juifs, new-yorkais, ni aux descriptions de l’ambiance qui règne dans les campus. On fumera dans les « diners » quelques cigarettes françaises en parlant de poésie.

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Le roman de Kennedy, en trois volumes, (le plus long de sa carrière) couvre une vingtaine d’années. Alice Burns se souvient de son adolescence, des années 60 et 70, de sa mère dépressive, acariâtre, de son père aux idées rigides, souvent absent et de ses deux frères. La fresque sociale multiplie les détails de la vie quotidienne dans une famille aux liens délétères, où les parents sont devenus des étrangers l’un pour l’autre, où les non-dits s’accumulent. Alice, de nature plutôt anxieuse, peu sûre d’elle, quitte ce nid pas très douillet pour l’université, se heurtant aux rivalités cruelles des étudiants. Elle réussit à se faire quelques amis, parle existentialisme, s’adonne à la versification pendant que Nixon prête serment au Capitole, que les manifestations anti-guerre font rage dans les rues des villes américaines.

L’écrivain m’a quelquefois déçue. Je me souviens avoir ressenti beaucoup d’empathie pour Ned Allen (Les désarrois de Ned Allen, 2000), le malheureux golden boy atteint par la crise. En revanche, je m’étais fermement ennuyée en tentant de suivre l’amoureux de l’ectoplasme du Vème (La femme du Vème, 2007). Ce roman, à mon avis, était un faux pas, et les errements de son héros ne menaient nulle part. Dans « La Symphonie du hasard », j’ai retrouvé ce que j’apprécie le plus chez cet auteur : l’écriture si fluide, le style si efficace. Partant du constat que « toutes les familles sont des sociétés secrètes», il en explore ici la complexité, les raisons culturelles qui font que le malheur, le silence, dans certaines, semblent un choix. Dans le tome 2, la jeune femme nous entraîne à Dublin, au Trinity Collège, dans une Irlande agitée par les troubles. Rattrapée par son destin, elle doit faire face à quelques désillusions. On reviendra, dans la troisième partie de cette trilogie, en Amérique. Je suivrai l’histoire, puisque j’ai apprécié cette façon d’aborder les problèmes rencontrés par Alice Burns, qui, poursuivant ses études, tentant de comprendre l’histoire de sa famille, est préoccupée par les actes de violences qu’engendrent les discriminations raciales et sexuelles. Car Douglas Kennedy fait preuve, encore une fois, d’un sens maîtrisé de la dissection psychologique en se glissant dans les pensées d’une jeune fille.sans-titre Au cours d’un entretien avec Bernard Lehut, à RTL, pour la sortie du premier tome, il faisait état d’une histoire personnelle : comme son héroïne, il a dû faire face à des cruelles révélations familiales : son père, agent de la CIA, s’était lié au dictateur Pinochet.  En reprenant la parole de Gustave Flaubert -« Madame Bovary, c’est moi »- il en disait long sur ses motivations. Par ailleurs, lorsqu’il met en scène ce professeur d’Alice qui veut écrire mais qui ne parvient pas à s’y mettre, il évoque peut-être ses propres difficultés.

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En forme excellente, Paul Auster présentait son livre « 4.3.2.1 » au micro de France-Inter face à Augustin Trapenard. Cet amoureux de Paris dévoilait un des aspects intéressants de son ouvrage afin de nous entraîner dans un étrange jeu de piste :  lui aussi ressemble  à son héros : très jeune, il avait décidé de devenir écrivain et de visiter la France. Au début de l’histoire, qui commence au premier jours du XXème siècle, son grand-père, Isaac Reznikoff, alors jeune homme, débarque à Ellis Island ou on lui attribue l’identité de Ferguson, puis fait de son mieux pour s’intégrer en Amérique, se marie, fonde une famille. Pas de signe, dans cette introduction, de désordre, et je m’attendais à suivre une saga familiale en compagnie de personnages qui, peu  à peu, me seraient devenus familiers. Mais l’auteur n’avait rien souhaité d’aussi simple ! A partir de 1947, alors que notre héros, Archie Ferguson, voit le jour, entre son père marchand de réfrigérateurs et autres appareils ménagers et sa mère artiste-photographe, le manipulateur Auster prend des libertés avec la chronologie sans souci de fiabilité, de logique narrative. C’est ainsi que je fus condamnée à me perdre, obligée de voyager entre les époques, d’accepter que certains personnages réapparaissent alors que je les pensais morts.  J’ai perdu pied, j’ai relu le chapitre précédent, pensant que quelque chose m’avait échappé. Après quelques soirées à revoir ainsi des pages que je croyais avoir comprises, j’ai fini par être gagnée par le jeu. Je le tenais, Auster, avec ses duperies, j’y ai mis du temps ! Bien sûr, Archie deviendra écrivain de toute façon, et il aimera Paris et la France, car ce récit condense bien tout ce qui a fait la vie de Paul Auster, angoisses et ambitions comprises. A soixante-dix ans, l’auteur de « La musique du hasard », livre cette saga compliquée dans laquelle il imagine quatre destinées différentes pour son héros, placé au centre d’un tourbillon, soutenu, heureusement, -pour lui et pour le lecteur !- par quelques éléments stables : une mère aimante, une passion pour le cinéma, le base-ball et la littérature, et une amie fidèle.

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Ainsi, lorsque ce malin, qui s’était vraiment mis en quatre (4.3.2.1) pour écrire l’histoire, m’a donné la clé de son casse-tête littéraire, au dernier chapitre, j’ai compris que, comme souvent, la créature avait tout simplement échappé à son créateur. La chance, la malchance, le fait de se trouver au bon endroit au bon moment, ou au mauvais endroit…, sont les thèmes chers à ces deux auteurs. Mais lequel mérite le titre d' »écrivain américain préféré des Français »? Lequel est vraiment l’écrivain du hasard, des détours que prend la vie ? J’aimerais bien savoir ce que chacun pense de l’autre, les voir ensemble parler de leur Amérique, de la littérature…

Sophie Auster chante ici le poème d’Apollinaire, « Le pont Mirabeau ». La fille de Paul Auster, en 2006, sort son premier album. Un ensemble de onze ballades dont quelques textes ont été écrites en collaboration avec son père.

 

 

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