Fief – David Lopez

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Si l’on tente de vider cette syllabe de sa signification, ça sonne comme une onomatopée. Comme un souffle mesuré, un peu fatigué et désabusé. Le mot, utilisé depuis que la propriété existe, représente un bien, un lieu, accordé par un seigneur féodal à un vassal. Dans ce sens, déterminé par l’usage, il s’agit bien de possession, d’avoir. N’oublions pas, pour autant, que ce qui semble généreux n’est pas tout à fait un don, car le seigneur exerce toujours, sur celui qui reçoit, son pouvoir. Ainsi affranchit-on, en gardant l’œil.

Le fief que Jonas partage avec ses potes, c’est cet endroit aux limites vagues, entre campagne et bitume, zone commerciale et cité scolaire, à la frontière des collines. Le petit groupe de feudataires l’entretient avec les petits moyens dont il dispose, lieux, règles et langage, et rêve d’un ailleurs qui n’existe pas. les jeunes garçons se connaissent depuis l’école maternelle et se serrent les coudes, partageant, comme un territoire, un statut social mal défini, hériteront les maisons achetées sur plans, à peine finies de rembourser ; ce ne sont pas des petits bourges, pas des racailles de cité. De temps en temps, ensemble, ils décident d’aller voir au-delà, dans des endroits où on les regarde de travers, tentent de frôler quelques filles, reviennent pour slamer dans la géographie que la société leur accorde (leur abandonne ?).

Alors, au bout du jardin, ils font pousser leur herbe, s’affalent sur leurs canapés et se jettent des mots à la tête, n’osant pas parler de leur enfance, quand, au bord de terrains encore agricoles, on allait voir les grenouilles dans l’étang. C’est un peu la fin des illusions, malgré le désir de gloire de Jonas qui tente d’y croire, ce combat de boxe, le round qui va faire mal, qu’il prépare avec son entraîneur, Monsieur Pierrot, figure paternelle et bourrue. Le jeune homme semble posséder un réel talent mais n’est certainement pas prêt à modifier son mode de vie en arrêtant de fumer des bédos pour prendre du poids. Il laisse les événements et les autres décider pour lui, même dans sa vie amoureuse avec Wanda qui, elle, appartient à un autre milieu.

La pulsation de la langue, la poésie quotidienne, créative et vivante, véritable fief de la bande, fait de ce récit sans intrigue un texte assez poignant. A l’écoute de l’auteur interviewé par plusieurs médias, j’avais bien saisi l’importance qu’il accordait au rythme, à la vivacité du langage, comme la véritable propriété d’un groupe identitaire, et à la résignation presque sereine de cette population jeune périurbaine, désœuvrée, à l’avenir un peu bouché, sans plan et sans calendrier.

Ainsi tchachent ceux-là, fument leur shit et jouent aux cartes, attendent leurs dernières chances, les timides espoirs, non avoués, de sortir du fief, dans les quinze petits récits, morceaux de vie titrés comme un album musical. C’est l’adresse de David Lopez qui m’a fait pénétrer dans le monde de la boxe qu’il connait bien puisqu’il la pratique. Il en fait ici une métaphore de la vie de l’anti-héros Jonas, peu combatif, champion de l’esquive, de sa peur de se frotter à la dureté de la vie, se contentant de frapper le sac en imaginant ses adversaires, boxant en mode « shadow » dans le vide, face au miroir.

Entre les lignes, le récit m’interroge sur le déterminisme social, géographique. L’éditeur a bien saisi l’enjeu en communiquant sur les aspects sociologiques du livre de David Lopez qui donne la parole à un groupe social peu connu, celle des jeunes de banlieues trop tranquilles, banales et routinières, fief d’une jeunesse qui a du mal à s’émanciper.

C’est aussi cette émancipation de l’auteur qui m’intéresse quand il décrit sa démarche vers sa propre écriture, désinhibée, dit-il, après un master en création littéraire, alors qu’il risquait de s’enfermer dans des clichés romantiques. Après avoir lu Proust et Céline, face à la feuille blanche, il a pensé : « Nique ta mère, j’y vais ! ». Libéré des carcans, il a réussi.

J’avais dans la tête, naturellement, pendant cette lecture, la chanson de Claude Nougaro. Écrite, en 1968, par le chanteur et Maurice Vander, avec des arrangements de Slide Hampton, elle évoque l’univers de la boxe, raconte, le combat d’un jeune vaincu par un champion. 

 

 

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