La nébuleuse de l’insomnie – Antonio Lobo Antunes

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J’ai pris place dans l’avion qui m’emportait vers Faro. Avant même le décollage, j’ai ouvert l’ouvrage d’Antonio Lobo Antunes. Je l’avais choisi un peu au hasard en m’avouant que je connais peu la littérature portugaise. La langue m’est, de plus, inconnue. Toutefois, dès le début, je me suis demandé comment on pouvait avoir traduit ce brassage d’images, de sensations, ce texte puissant de poésie dont j’avais tant de mal à appréhender les idées et qui, pourtant, me touchait profondément. C‘est que Dominique Nédellec, en le traduisant avec un sens du rythme exceptionnel, offre aux lecteurs francophones ce texte étonnant, disloqué, mélancolique, souvent brutal. Paradoxalement, j’aurais voulu l’écouter en portugais, certaine qu’il m’aurait pareillement troublée.

J’ai mis du temps à pénétrer ce récit, revenant sur des passages déjà lus, dont la compréhension semblait m’avoir échappée, tant j’éprouvais de difficultés à fixer mes représentations parmi les images oniriques. Je me sentais entraînée dans cette nébuleuse, errant avec le héros mutique dont la pensée battait la chamade, dont l’identité, même, se perdait entre paternité incertaine et folie héritée, entre passé et présent. Je tentais de comprendre, au-delà de mes impressions, les affres de l’enfance, les illusions perdues, les injustices.

Fragmentée, emplie de visions et traversée par des obsessions, l’histoire se raconte, dans la première partie du livre, par la voix du jeune autiste considéré comme idiot, dernier rejet de l’arbre mourant. Le domaine, édifié et dirigé par un patriarche sans scrupule et sans pitié, est sur le déclin. Dans cette région portugaise des lagunes, exposé aux vents et aux marées, le lieu est marqué d’images violentes qui surgissent à la pensée chaotique du jeune homme, peurs toujours vives d’enfant mal aimé, délaissé, abattage et écorchage des animaux, amours ancillaires du grand père tyrannique, inceste et adultère, trahison et servilité… La confusion des générations et des classes sociales marque de souffrance le récit de celui qui voyage dans ses souvenirs.

Puis, alors que l’auteur cède la parole à d’autres membres de la famille, tout semble s’être encore plus brouillé, comme une image au fond du puits, dans des récits qui se contredisent, où se mêlent innocence, espoir, rancunes. Les voix sont discordantes, les secrets sont enfouis au fond des greniers, dans des coffres odorants où les femmes trop dociles rangent des linges et des parures. Les histoires se réinventent et les portraits jaunis, sans futur, révèlent d’incertaines ressemblances. C’est encore plus déroutant que le discours du garçon désorienté.

Mais ce qui reste, ce qui est le plus réel et le plus tangible réside dans ce qui est ressenti et subi par tous : le pouvoir du patriarche sur les êtres et sur la terre, l’autorité du tyran qui usa de la violence jusqu’à ce qui apparaît comme un résultat : la déchéance. Celle du domaine, de cette famille, de la morale et des esprits. Celle qui fait que les terres ne veulent plus produire, que les charognes s’abattent sur les restes des animaux.

Ainsi, dans le désordre de la polyphonie, les voix se rejoignent.

Antonio Lobo Antunes, fort d’une longue expérience de psychiatre, précisait dans une entrevue : « Il n’y a pas de livre difficile, il n’y a que des lecteurs inattentifs ». J’ai bien fait de ne pas abandonner ce texte malgré la difficulté éprouvée dans les premières pages. La cohérence du récit -sa raison-, derrière un désordre apparent, se révèle comme dans un dessin caché.

Saudade, ce mot portugais si difficile à traduire, exprime à la fois la mélancolie, la nostalgie, l’espoir. Pas de mot, donc, en langue française, pour ce sentiment complexe, en tensions contradictoires. Lizzie, chanteuse folk, s’empare de ce mot, de la musique qu’elle a rencontrée au Portugal, qui ne la quitte pas et dont l’empreinte reste très présente dans ses œuvres.

 

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