Lire Lolita à Téhéran – Azar Nafisi

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Difficile d’imaginer qu’il soit nécessaire d’emprunter, pour une étudiante entrant à l’université le matin, une porte latérale. On inspecte sa tenue, elle est quelquefois fouillées. La grande porte, sur la façade, est faite pour les garçons. Difficile d’imaginer qu’il soit impossible, autrement qu’en se cachant, d’étudier les œuvres de Nabokov, de Jane Austen ou de Fitzgerald, qu’il soit puni d’ouvrir un livre de Henry James… Pourtant, il est en ainsi à Téhéran qui vit sous la pression des mollahs. Alors, l’auteure, après une quinzaine d’années d’enseignement à l’université, contrainte de démissionner, décide de réunir chez elle, pendant deux années, un petit groupe d’étudiantes dans le but de leur faire découvrir cette littérature interdite. Cette ouverture met en évidence, pour les jeunes filles, la valeur de l’imagination en posant, en filagramme, les effets pervers de la révolution qui les prive de liberté et les soumet au pouvoir extrêmement répressif.

J’ai certainement lu Lolita et Gatsby sans me soucier du regard des voisins dans l’autobus ou dans un parc. J’avais -j’ai toujours- le droit de me faire une mèche bleue, de sortir en jupe courte, de mettre sur mes ongles toutes les nuances de rouge ou autres couleurs. Je lisais, tout simplement, la confession de Humbert Humbert, amoureux d’une très jeune fille. Je n’ignorai pas que l’œuvre de Nabokov, empreinte de pédophilie, avait fait l’objet de censure aux Etats-Unis et prenais conscience, à ce titre, du décalage entre les cultures européennes et américaines. Par ailleurs, le magnifique Gatsby, jeune millionnaire charmant au passé un peu trouble, dans sa luxueuse ville pleine d’invités, m’avait séduite. J’avais, malgré cela, saisi la critique que Fitzgerald y faisait de la bourgeoisie, de ses aspects si superficiels. Mais j’étais, alors, dans ces années 1960, loin de penser que, quelque part au monde, on puisse interdire ces livres.

Je suis prête à les relire, ainsi que les ouvrages de Jane Austen, d’Henry James, pour comprendre l’état d’esprit dans lequel se trouvent les jeunes filles iraniennes les étudiant ensemble dans la lumière de l’après-midi, dans l’ombre fraîche des jeudis de lecture d’Azar Nasifi, à la barbe -si vous permettez que je m’exprime ainsi- des censeurs iraniens, encourageant l’insubordination dans la République Islamique. Se débarrassant de leurs tenues sombres au seuil du salon d’Azar, elles détachent leurs cheveux, arborent des tenues colorées, se partagent thé et gâteaux, et, bien sûr, leurs impressions de lectrices, et des confidences. L’analyse qu’elles font ensemble permet une autre lecture, montre à quel point est grand le pouvoir de la littérature, de l’imaginaire et de l’expression de la pensée, sous toutes les latitudes et dans tous les régimes politiques.

Voilà comment je me souvenais de cette visite que fit le Shah d’Iran, en 1974, à l’occasion du rapprochement politique qu’il avait opérer avec la France. Les images de Paris-Match le montraient en visite dans notre pays, en compagnie de Farah Dibah, son épouse, comme fortement occidentalisé, moderne, tant dans les tenues vestimentaires que dans les relations sociales. Et voilà comment je pensais à sa chute, au renversement et aux événements qui suivirent, aux débats politiques qui mettaient en évidence le rôle des Etats-Unis, des stratégies politiques qui firent émerger le conservatisme religieux des ayatollahs.

Le récit que propose l’auteure en passant par la fiction permet d’entrevoir les raisons qui poussent le pouvoir à contrôler les œuvres littéraires : les régimes totalitaires ont besoin de certitudes. Ces jeunes filles, non mariées, ignorent ce qui qui se passe entre un homme et son épouse. Alors, par la lecture et l’analyse, sont abordés plus facilement des sujets comme l’amour, les relations sexuelles, la place des femmes qui se réduit aux fonctions de mère et d’épouse.

 Le témoignage d’Azar Nafisi dresse ici un portrait brut de cette révolution islamique, vécue de l’intérieur, dans la vie quotidienne. En 1981, cette professeure de littérature fut exclue de l’université de Téhéran puisqu’elle refusait de porter le voile. Lolita à Téhéran a remporté le Prix des Lectrices de Elle en 2005. Maintenant, elle vit aux Etats-Unis, Parallèlement à sa carrière d’écrivain, elle enseigne à l’Université Johns-Hokins, dans le Maryland.

Selon les dirigeants Iraniens, la voix féminine est source de dépravation, puisqu’elle peut donner du plaisir aux hommes. En Iran, a ce titre, il est interdit, pour une femme, de chanter seule. Les voix d’hommes doivent couvrir leur chant. En 2016, dans leur film, No Land’s Song, Ayat Najafi et sa soeur Sara, féministe iranienne, mirent en place un projet complètement fou : un concert qui défierait l’interdit en mettant en place des solistes, renouant ainsi avec la tradition persane. Elle tisse des liens avec des chanteuses françaises (notre Nantaise Jane Cherhal, Elise Caron), tunisienne (Emel Mathlouthi), militante de la révolution. Elle se heurte, ça va sans dire, au mur constant des tracasseries de l’administration iranienne et ses refus. Elle bravera cependant l’interdit et fera sortir, pour un beau et bon moment, les femmes de leur prison culturelle. Le documentaire n’est pas sorti en Iran. J’espère qu’il est visible « sous le manteau » ! Prenez du plaisir en écoutant Emel Mathlouthi.

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