Le Mur de la peste – André Brink

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En visite au Palais des Papes en Avignon, j’avais laissé derrière moi le poussiéreux cabinet de curiosités de Christian Lacroix, pompeusement appelé « Mirabilis ». De la Grande Chapelle où se tenait l’exposition, je pouvais, en empruntant un escalier, me rendre directement dans la chambre papale, aux fresques magnifiques. Sur fond bleu, un espace végétal s’étendait, de vignes et d’arbres, d’oiseaux et d’écureuils, peint par l’artiste Matteo Giovannetti. J’imaginais le souverain pontife, Clément VI, dans les années 1350, se réfugiant du Grand Mal dans ces appartements où l’on faisait brûler les herbes médicinales, se baignant d’aromates et de vinaigre arrangés de moult manières. Il méritait bien quelques égards, puisque, pour protéger les juifs de la colère populaire qui les rendait responsable du fléau, il menaça d’excommunication ceux qui les maltraiteraient. La terrible maladie ne l’atteint pas mais ne fut jamais complètement éradiquée et, quatre siècles plus tard, elle revint en force ; une grande épidémie, s’étendait depuis Marseille jusqu’au Comtat d’Avignon, gouverné en ce temps par le légat du Pape de Rome. Cette fois, on décida de construite ce mur, ligne de défense s’étendant de Monieux à la Come de Cabrières, long d’environ vingt-cinq kilomètres, sécurisée par des gardes pontificaux. Etouffée par ces mesures, la ville fut atteinte par la disette puis par la peste et perdit un quart de sa population.

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L’auteur s’empare de cette histoire si sombre pour témoigner des atrocités commises par le régime de l’apartheid. La gangrène qui ronge son pays, le mur de haine qui sépare alors (le roman est écrit en 1983) les Noirs et les Blancs d’Afrique du Sud, avec ces injustices et ses luttes, constitue ainsi le cœur du récit. Andréa, qui en est le personnage central, voyage en voiture au cœur de la Provence. C’est Paul, son compagnon cinéaste, qui lui a demandé d’effectuer des repérages sur les grandes épidémies de peste noire. Quelques années plus tôt, elle était venue ici, avec un autre homme, Brian. Elle s’interroge alors sur sa vie, son parcours, ses amours passées et à venir et son engagement politique. Métisse, rejetée naturellement par Noirs et Blancs en Afrique, elle se rend compte qu’elle ne pourra jamais guérir de ses blessures, prend conscience du mur dérisoire qu’elle a construit entre l’Afrique et la France en voulant se protéger. Mandla, un compatriote militant, en exil, lui fait découvrir la fragilité de l’équilibre qu’elle dit avoir trouvé en se réfugiant en France, l’accuse durement d’avoir fuit ses responsabilités, d’avoir choisi la facilité et le confort. De façon assez agressive, il lui rappelle l’asservissement, les arrestations arbitraires et les tortures, dans un pays où la discrimination s’érige en lois, confinant les communautés dans des ghettos, où les uns produisent les richesses pour ceux qui en profitent.

Le mur qui court dans la garrigue de Provence, monté pierre par pierre pour empêcher la peste de progresser, devient le symbole des injustices, des déchirures, soutenant une intrigue découpée en allers et retours, un peu difficile à suivre, mais si bien écrite.

André Brink, descendant de colons boers, prit conscience des inégalités qui régnaient dans son pays alors qu’il suivait, en 1960, des études à la Sorbonne, rencontrant là des étudiants noirs traités sur un pied d’égalité sociale avec les blancs. Il ne cessera alors de militer contre la politique de l’apartheid et son œuvre fut bannie en Afrique du Sud. Dans l’avion qui le menait au Cap, depuis Amsterdam, il meurt le 6 février 2015. Il avait soixante-dix-neuf ans. Il a écrit plus de vingt-cinq romans. Le mur de la Peste date de 1983.

L’Afrique du Sud, avec la consécration de Nelson Mandela, en 1994, a triomphé de l’apartheid, mais on se bat toujours pour résorber les inégalités, la pauvreté, le chômage. Le Grand Mal a laissé des traces. Johnny Clegg, le Zoulou Blanc, porte-voix de la lutte anti-raciale, en est le témoin. A l’heure où j’écris ces lignes, il mène son dernier combat contre le cancer, devenu son grand mal. Alors je me souviens de ce concert près de Nantes, dans les années 90. Le voir sur scène, l’entendre, c’était comprendre. Il écrivit Asimbonanga en 1986 pour dire que seul Mandela pouvait faire cesser l’horreur dans son pays, qu’il devait être libéré. La chanson fut aussitôt censurée, bien sûr.

 

 

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