L’équilibre du Monde – Rohinton Mistry

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« Dieu est mort », déclarait Friedrich Nietzsche. « On peut faire confiance aux Allemands pour dire des choses pareilles », répond Dina, qui préfère croire que Dieu est un géant qui fabrique un patchwork avec une infinité de motifs, un ouvrage qui grandit tellement qu’on ne peut en discerner le modèle, puisque les morceaux ne s’emboîtent plus les uns dans les autres. « Alors, dit-elle, il a abandonné… ». Dina sait de quoi elle parle, puisqu’elle-même, dans cet appartement modeste et sombre de Bombay, tout au long du récit, pose et repose, surjette et assemble des morceaux de tissu qu’elle récupère sur son travail de confection à domicile. La perte de son époux et son refus d’un remariage l’a contrainte à se lancer dans cette activité, pour laquelle elle embauche deux tailleurs, Ishvar et Omprakash, venus d’un lointain village. Afin de compléter ses revenus, elle accepte de loger un étudiant, Maneck. Activité artisanale et sous-location sont interdites par le propriétaire, soumises aux visites intempestives du sbire du propriétaire…

En 1975, c’est l’état d’urgence dans le pays. Bien que le nom d’Indira Gandhi ne soit jamais prononcé, son ombre plane au-dessus des aventures des protagonistes. Si elle bénéficiait en son temps, en Occident, d’une image assez positive qu’elle devait en partie à son nom, ce n’est pas le cas sous la plume de Rohinton Mistry qui dénonce le culte de la personnalité et les élections truquées. Grâce à des rabatteurs qui promettent aux habitants des bidonvilles nourriture et poignées de roupies, elle se déplace dans le pays pour prononcer de trop longs discours peu écoutés et souvent incompris.

La fresque de l’Inde contemporaine étale le réalisme avec adresse. La violence physique et morale qui frappe nos héros est omniprésente. La police possède le pouvoir d’arrêter n’importe qui et n’importe quand, les protecteurs vendent leurs services aux plus offrants, la stérilisation, quelquefois forcée, fait des ravages, la faim n’est jamais loin, il est difficile de se tenir propre quand la distribution de l’eau est intermittente, cafards et vers défendent aussi leur place. Mais le récit fait état du sentiment de fatalité joyeuse que partagent les opprimés. C’est le prix à payer pour garder quelques lambeaux de dignité et d’espoir. Ainsi, l’indépendance durement gagnée de Dina, le sort des intouchables Ishar et Omprakash, devenus tailleurs par transgression, les espoirs de retour au village de Maneck, ses fantasmes, son inquiétude face à la modernisation, sont les composantes d’un récit qui rappelle les romans de Dickens, où le bonheur est précaire et le quotidien sordide, où l’on doit courber l’échine afin d’éviter les ennuis.

Ainsi, selon des codes incompréhensibles, l’équilibre du Monde tient à la manière des bouts de tissus assemblés par Dina. Toutes les petites histoires, celles des quatre personnages principaux, celles du mendiant cul-de-jatte Shankar, du marchand de cheveux, du montreur de singes, du logeur véreux, s’imbriquent dans le récit, dans ce tableau de l’Inde gangrénée par le système des castes, par la corruption des élus et des fonctionnaires.

Voyageant en Inde, j’ai perçu très vite l’écart entre les bases de mon raisonnement occidental, mes totems et mes tabous, mes repères d’une part et les principes des religions dans le vaste pays d’Inde d’autre part. Ma perception du système des castes, la situation des « intouchables », avait été formée par mes lectures et je pensais comprendre. Confrontée à la réalité, cette perception avait été rapidement mise à mal et je mesurai vite la violence engendrée par des croyances, et l’abomination de la résignation. Je me suis souvenue de tout cela en lisant ce récit, dans lequel je retrouvai les ambiances que j’avais aimées, les petites échoppes de chaï, les marchés des villages, la gare de Bombay vivante jour et nuit, la recette des massala-wadas, que je repris aussitôt accompagnée de chutney.

Né à Bombay en 1952, Rohinton Mistry vit au Canada depuis 1975. L’équilibre du Monde est paru en 1995. On lui doit, entre autres récits, « Un si long voyage » et « Une simple affaire de famille ».

« Dieu est mort », dit Simon Puech, vidéaste indépendant, reprenant dans une adroite dissertation slamée la parole du philosophe allemand. Le texte est bien écrit, puissant. Pas mal de vérité en trois minutes !

 

Un commentaire sur “L’équilibre du Monde – Rohinton Mistry

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  1. Ah non, je n’ai vraiment pas envie d’aller en Inde. J’ai bien failli pourtant aller voir notre filleule à la fin de ses études. Il me semble bien que ce livre décrit vraiment le quotidien (souvent sordide), le manque d’hygiène (manque d’eau), les relations entre castes intolérables (particulièrement envers les Intouchables), le dédain et la méchanceté des classes supérieurs qui croit avoir droit de vie et de mort sur eux. Des mendiants dans les rues, des logements inconfortables, une administration corrompue, … Un livre qui m’a vraiment beaucoup marquée ! Je veux même l’oublier !

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