La promesse de Shanghai – Stéphane Fière

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« Enrichissez-vous ! ». C’est le mot d’ordre présidentiel clamé par Den Xiaoping. Toutefois, il ne faudrait pas confondre mot d’ordre et promesse. D’ailleurs, en Chine, il y a ceux qui se sont élevés, enrichis, qui sont maintenant assis fort confortablement et il y a les autres… Eh bien, ces autres-là continuent à ramper ou à marcher à quatre pattes, c’est selon.

Stéphane Fière brosse le portrait empathique d’un jeune paysan, Fu, qui, exproprié de sa ferme par le Comité Local du Parti, a dû quitter sa campagne avec son père, pour tenter de survivre dans Shanghai qui s’ouvre au monde économique international. Migrant intérieur, sans quitter son pays, il se retrouve dans une situation clandestine, sans permis de travail, puisque qu’il ne peut obtenir de droit de résidence dans la grande ville, sans espoir d’accession aux services locaux, au système de soin, à l’ouverture d’un compte bancaire. Déraciné, il est exclu de la course au progrès, juste là pour faire le manœuvre sur les grands chantiers de construction, sous-payé, exploité sans congés par les gros entrepreneurs qui appliquent à la lettre la recommandation de leur président.

Le récit est fait à la première personne, dans une langue orale vivante et réaliste que j’ai eu parfois envie de lire à haute voix, sans prétendre à l’analyse sociologique. L’ironie fait place à la peine qu’éprouve Fu alors qu’il se sent broyé par la cruauté des employeurs, l’arbitraire de l’administration, alors que ses illusions de jeune garçon progressivement se perdent. Ses joies sont simples. Il apprécie la bonne nourriture, et grâce à lui j’ai fréquenté quelques bonnes gargotes shanghaiennes, goûté cinquante sortes de bières aux noms évocateurs (Froid Glacial, Bonheur éperdu, Printemps Festif, Mandchourie Eternelle…) Il s’amuse des manies, des accents et des noms étranges des Européens expatriés. Il tombe amoureux et fonde des espoirs lorsqu’enfin il peut louer un appartement, s’acheter un lit, une armoire, une bicyclette…

Il est aisé, en lisant Stéphane Fière qui connaît bien ce pays, de comprendre comment, lors de l’entrée de la Chine dans l’Organisation Mondiale du Commerce, on a sacrifié ces hommes venus des campagnes appauvries au profit des mégapoles. L’observation de la vie quotidienne de ces migrants, devenus manœuvres, gardiens d’immeubles, coiffeuses et masseuses de la nuit, employés de maisons chez des expatriés européens ou chez de riches Chinois dans le quartier moderne de Xitiandi, met en exergue le sort d’une catégorie sociales ignorée et méprisée, les Mingongs, qui sont, parait-il, plus de deux cents millions. Mais il fallait bien, n’est-ce pas, que pousse la Chine nouvelle ?

L’auteur est né en 1960. Après avoir obtenu un diplôme de Siences-Po, il part travailler pour une société d’import-export à Taïwan. Immédiatement, il s’y sent, dit-il, chez lui. Il se marie avec une chinoise, monte une société d’accessoires de mode, et s’arrête au bout de quelques années pour faire « autre chose que de gagner de l’argent ». Il s’inscrit à Harvard, perfectionne sa maîtrise du mandarin, écrit une thèse sur l’évolution politique de la Chine depuis Mao. Après avoir tenté de retravailler en France, il s’est installé à Shanghai. C’est de là qu’il nous écrit les mots de Fu Zhanxin :

… »On a acheté deux places pour un navet de Hong-Kong, heureusement avec des sous-titres en chinois, …. le film m’a profondément ennuyé, une histoire lamentable d’amour entre deux colocataires, un journaliste gominé comme une truie pour la foire et une prétentieuse en qipao… je me suis réveillé vers la fin, moment où le gars partait pour Singapour et elle qui restait en pleurant… ces deux nigauds. »

J’avais vu « In the mood for love », de Wong Kar-Wai, à sa sortie en 2000. Sans le nommer, pour que je le reconnaisse et ainsi mieux me piéger, Stéphane Fière m’envoyais sa petite critique, par le regard de Fu. C’était habile, car le passage, placé à la fin du livre, me remettait à ma place d’étrangère à Shanghai. Je devais prendre de la distance avec le jeune paysan avant de le quitter, au risque de céder à ce qui ressemble au mépris de classe ordinaire, et bien sûr de m’en vouloir immédiatement. Oui, j’avais aimé ce film et sa lenteur, la soie qui couvrait le corps de Maggie Chung, et la musique sensuelle de Shigeru Umebayashi.

Et alors ?

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