D’Ens avec les brebis

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Ens, c’est un village bien calme des Pyrénées, près de Saint-Lary, dans la douceur de la vallée de l’Aure. C’est ici que Francis Porte élève ses brebis et ses chèvres, depuis un quart de siècle, pour produire d’excellents fromages que l’on trouve sur quelques marchés à l’entour. J’ai préféré me rendre à la ferme, rencontrer le troupeau, à l’herbage tout frais du mois de mai, faire une visite à la fromagerie. Depuis le village, j’entendais le tintement des cloches des quelques deux cents bêtes de l’éleveur, brebis et chèvres, surveillées de près par les magnifiques bergers des Pyrénées, les Patous. Les bêtes profitaient alors de la richesse de la flore qui confère aux produits de cette fromagerie des saveurs uniques. Cet hiver, on les nourrira de foin, issu du domaine qui s’étend sur plus de vingt hectares, de céréales provenant des plateaux proches de Lannemezan. Sans OGM, car Francis, qui choisit avec soin ses partenaires, milite activement pour une agriculture saine et raisonnée, pour un bon traitement des animaux et de la terre. J’apprends que la race des brebis s’appelle « Lacaune », comme à Roquefort. Rustiques, ces animaux à la toison blanche supportent les hivers froids, les étés chauds et le vent de la montagne. Leur tête fine au pelage presque argenté, au profil un peu busqué, aux oreilles longues, ne porte pas de cornes. Je les trouve bien proportionnés, élégantes, avec leur décolleté délicat, leur regard d’or vif.

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A la fromagerie, le visiteur est invité à la découverte des produits. Je goûte la tome de brebis, parfumée, douce et fruitée, puis le Bleu de Coûmes, riche en goût, corsé, onctueux. L’odeur du bleu remonte vers mon nez par l’arrière du palais, à la fois étable et miel, muscade et champignon, ça pique, et ça brûle un peu, c’est pétillant, et je regrette de ne point pouvoir, ici, l’associer à un petit verre de Banyuls, ainsi que j’aime à déguster ce genre de fromage. L’affinage, me précise mon hôtesse, dure deux à trois mois pour ce résultat. Mais il ne s’agit pas seulement de temps : ce fromage que je déguste alors, il est fait, depuis les prés verdoyants, du vent de la montagne, de l’air dans la cave, de l’œil et de la main de ceux qui l’élèvent. Impossible de résister à la tentation : j’en rapporterai, pour le plaisir de partager. C’est toujours mieux que de ramener des porte-clefs en forme de marmottes. J’ai fait, j’en suis sûre le bon choix. Ici, on mise sur la qualité, loin de toute fausse authenticité mercantile, des beaux discours style «Nos Régions ont du Goût, Les Producteurs pas Loin de Chez Nous, Terroirs de Talents» et tout le blabla…

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Bordeaux, sur la route de l’indigo

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Même le ciel s’était mis à la couleur. Celle du voyage, des hommes de la mer et des sables, la couleur des yeux des amants et des blessures que l’on oublie.

Malgré la pertinente clémence de mars qui les aurait plutôt incités à se prélasser au soleil, les académiciens de la Couleur s’était donné rendez-vous pour une studieuse journée, dans la magnifique médiathèque Mériadeck de Bordeaux, lieu propre, on en convient, à la réflexion, accueillis par Marie-Pierre Servantie, présidente et Claudine Vialet, trésorière.

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J’avais enfilé mon vieux Levi’s, vérifié l’état d’un chèche qui, m’avait-t’il semblé, portait encore l’odeur du voyage, et dont la teinture puissante m’obligeait à le traiter avec d’autres vêtements de même teinte lorsqu’il avait besoin de rafraîchissement : avec tyrannie et opiniâtreté, il étendait sa couleur à toute la lessive !

Intense, profond : l’Indigo. Le 22 mars 2019, c’était le neuvième opus de la série des colloques organisés par l’excellente académie. L’univers de cette couleur s’ouvrait sur de belles histoires de marins, gabarres et caravelles, de ports proches et lointains, de commerces et de trafics… Du Port de la Lune de Bordeaux aux lointaines Indes, des îles de Bretagne jusqu’à Byzance ou Samarkand, parmi tous les bleus extraordinaires que l’on trouve sur la route de la soie, (le cobalt, le lapis-lazuli cher au peintres vénitiens, les pastels), l’indigofera suffritica et l’indigofera tinctoria se vendent et s’échangent à prix d’or. Il faut dire que ce puissant colorant est au cœur de nombreux rites et cérémonies et si le temps, lui, a passé, ce bleu reste présent aujourd’hui, nous habille et décore nos intérieurs, nous invite au voyage. Daniel Bernard, auteur de « La route de l’Or Bleu », y conte cette histoire du pigment que les Grecs et les Romains de l’Antiquité considéraient comme un produit de luxe.

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Et l’histoire ne s’arrête pas là, et Bertrand Boucquey, qui est, entre autres, styliste, rapportait aux académiciens l’histoire du blue-jeans, depuis que les mineurs du Far West revêtirent ce pantalon de travail qui devint le costume des acteurs de la culture populaire, du Blues au Rock. On aura certainement du mal à quitter ce vêtement, qu’il est aujourd’hui de bon ton de dénigrer lorsqu’on défend la planète, car il nécessite d’utiliser trop d’eau. Pas écolo, mon pantalon ? Je savais bien. Mais voilà, c’est dit. Je promets d’y penser.

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Si les teintures naturelles gardent leurs lettres de noblesse, les pigments utilisés aujourd’hui dans notre quotidien sont aussi d’origine synthétique. Charlotte Moeyaert, responsable du pôle de recherche pour l’entreprise Unikalo, en présentait à l’occasion le nuancier, expliquant les procédés de mise à la teinte. Des machines et des hommes, de la chimie, des calculs compliqués, ça me dépasse un peu, mais j’adore, dans les rayons des fournitures de peinture, retrouver ces jolis nuanciers, outils quotidiens des décorateurs et architectes, coloristes professionnels ou amateurs.

Mais même s’il existe maintenant de nombreux procédés de synthèse utilisés pour teindre et préparer des peintures, d’excellents artisans-teinturiers sont les conservateurs de techniques anciennes. C’est le cas de Caroline Cochet, qui livrait quelques secrets de la teinture japonaise appelée Shibori, Itajime ou Sukumo, des techniques ancestrales. Je me promets de la retrouver, (Atelier de Mademoiselle C) dans sa campagne de Gironde, pour découvrir des nuances que seul le teinturier peut voir, tant elles sont fugitives et subtiles au sortir de la cuve.

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C’est également passionnée par son métier de coloriste de bande dessinée qu’Elise Dupeyrat nous ouvrait quelques pages, parlait de ce métier peu connu, et même peu reconnu malgré son évidente utilité, dans le rôle essentiel et déterminant que joue la couleur dans les pages des albums.

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Puis, bavard, fringuant, savant, et excellent pédagogue, Raphaël Haumont rejoignait l’assistance studieuse en fin de journée. L’auteur des « Couleurs de la cuisine » abordait la délicate question de la coloration des mets et de ses effets sur nos choix alimentaires. Ho ! Je sais bien que l’on nous ment, que le E110, jaune orangé, ou que le rouge E120 n’a rien à voir avec les apports vitaminés. De démonstration en argumentation, il a réussi indéniablement à éclairer nos représentations sur la couleur des plats. J’aurais bien aimé repartir avec un livre dédicacé, mais son éditeur, parait-il, avait refusé que le jeune et brillant chimiste ne dédicace ce jour-là. De plus, l’ouvrage était récompensé cette année par le « Prix œilleton » de l’Académie de la Couleur. Dommage, je n’aurais pas été la seule à faire l’acquisition de l’objet lors de cet instant dédicace. Mais je me rattraperai, avec ou sans signature…

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Heureusement, j’avais pris des notes au cours de la journée pour vous parler de tout ça, et j’ai été bien aise de prendre un bon verre avec le Consul de Grèce, ce pays qui fait indéniablement penser au bleu. Rodolphe Martinez et Bernard Beraud, peintres coloristes, exposaient leurs œuvres à la galerie Arte-Coloris, quai des Chartrons.

Alors que je me rendais au dîner, je vis la Porte de Bourgogne, éclairée, comme il se devait, de bleu Indigo. Magnifique !

Depuis le 22 mars, mes rêves seront colorés, jusqu’à la prochaine rencontre de l’Académie.

Que devrais-je mettre, comme vêtement, ce jour-là ? Quelle couleur sera à l’honneur ?

Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre

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Quelques années après la fin d’ « Au revoir là-haut », j’étais invitée aux obsèques de Marcel Péricourt, le banquier adroitement arnaqué par son fils Edouard, « gueule cassée », complice avec Albert Pradelle d’une vaste escroquerie aux monuments aux morts. Comme Albert avait épousé Madeleine, sœur d’Edouard, j’avais déjà aperçu la fille du défunt, la jolie trentaine, mais ce n’était alors qu’un personnage secondaire. Elle prend la pose au centre de ce nouveau récit, dans une intrigue plutôt tragique au côté de son fils Paul, devenu handicapé à la suite d’une défenestration qui le précipite, en ce jour triste de l’enterrement, sur le catafalque de l’aïeul. Ne me demandez pas si on l’a poussé, s’il s’agit d’un suicide, je ne vous le confierai point.

L’auteur, qui reconnaît avoir pour inspiration Honoré de Balzac, donne le grand rôle à une femme dans cette histoire de vengeance, en ce monde très masculin de politiciens, patrons de presse, banquiers et hommes d’affaires. Là où le pouvoir se reconnaît aux messieurs, la finance est régie par la corruption, le népotisme, l’évasion fiscale, et l’influence sur la presse. Alors que ces dames n’ont pas encore le droit de signer un chèque (on est encore loin !) voilà ma copine Madeleine Présidente du Conseil d’Administration de la Banque Péricourt, exposée ainsi aux spoliations et à la ruine… L’héritière de l’empire bancaire ne connait rien aux affaires et, privilégiée d’un milieu argenté, elle n’a ni habitude ni goût pour les décisions économiques de la famille et pas plus pour celles qui concernent le Monde. Pourtant, poussée par la vie à l’émancipation, animée par la rancune, elle scénarise et orchestre, avec l’adresse et l’opiniâtreté d’un Edmond Dantès, la chute de ceux qui l’ont dépossédée de son héritage, qui l’ont menée à au déclassement social. Si cette inspiration de Balzac risquait d’apparaître comme un peu surannée, ringarde, je reconnais que c’est assez efficace, cette façon d’aborder l’histoire des années 1930, la grande crise, le pouvoir politique en danger, l’évasion des capitaux et des idées. Et tout ça avec un engagement qui renvoie adroitement aux temps actuels.

Je reconnaissais, une fois encore et avec plaisir, le talent indéniable de l’auteur pour l’intrigue, le sens du détail, les soins apportés à des dialogues qui rappellent que notre homme est scénariste, l’attention qu’il porte à la description du caractère de chaque personnage.

Et puis, il y a, dans ce livre, une illustration musicale des plus chatoyantes de la vie bourgeoise de l’époque : l’opéra. C’est avec émotion que je pose mon regard sur Paul, devenu paraplégique à la suite de sa chute, qui écoute, en compagnie de Vladi, sa gouvernante polonaise amoureuse de la vie, la merveilleuse et obèse chanteuse Solange Gallinato.

« Vladi serra son plumeau contre son cœur. Elle ferma les yeux lorsque s’égrenèrent les trilles délicats de Queste sacre que l’artiste entamait de manière presque confidentielle et achevait sur une note claire, mais intime, comme un secret dont elle aurait été soulagée de se délivrer. Le visage de Paul, aux yeux clos, était baigné de larmes. »

Cet après-midi, j’ai entendu une vingtaine de versions de cet air de la Norma de Bellini. Comment ne pas m’arrêter sur la magistrale interprétation de Montserrat Caballé qui ressemble bien à celle que j’avais imaginée en lisant. De plus, cette admirable diva, pensé-je, ressemble bien à notre personnage : un peu enveloppée, ça oui, mais également généreuse, si prompte à la plaisanterie, sensible aux hommages des jeunes musiciens…

La maladie de Sachs – Martin Winckler

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Entre graves maladies et petites urgences, dans la salle d’attente du cabinet médical, à l’hôpital, aux domiciles des patients ou chez les confrères, l’auteur brosse le portrait d’un médecin généraliste. Je pense toujours à ce livre quand je me rends chez le docteur et cela m’amène à chaque fois à lui demander s’il va bien. Oh ! de façon anodine, vous savez, comme on le fait lorsque l’on croise son voisin. Car la question centrale, dans cet écrit, réside dans la phrase : « qui soigne le médecin ? ».

Une succession de chapitres, rédigés à la première personne du singulier, s’adressant à Sachs en le tutoyant, donne la parole à ceux qui le côtoient. Au début, l’écriture peu ponctuée dérange. Les patients se confient, décrivent les symptômes, leurs angoisses, la confiance en l’homme qui sait les écouter. Au fil des pages apparait ainsi le portrait d’un médecin attentif, consciencieux, humaniste. Certains de ces narrateurs, pourtant, le considèrent comme un peu désabusé, dévoilent des failles et des défauts. Et lui, sur ses cahiers, confronté aux problèmes de santé, de couple, de deuil de ses patients, heurté par les incompréhensions de ses confrères, déverse le trop-plein de ses journées souvent éprouvantes, confie aux lecteurs ses propres angoisses, ses faiblesses, et même ses peines de cœur… Il ne peut pas garder tout pour lui, il a aussi ses « maux » à dire.

Si Martin Winckler est écrivain par passion, il est, de son vrai nom Marc Zaffran, médecin par conviction. Le récit est donc, en grande partie, autobiographique et constitue un témoignage sur les difficultés des médecins de proximité, la conception du métier et la prise en charge publique de la santé, sur la pression exercée par l’industrie pharmaceutique.

Ce livre remportait, en 1999, un accueil enthousiaste et reçut le Prix du Livre Inter. Albert Dupontel, dans une adaptation cinématographique de Michel Deville, incarne le personnage.

Entre Serge Lama et Gaston Ouvrard qui sont tous les deux « pas bien portants », j’ai vite fait un choix ! On se détend !

 

My absolute darling – Gabriel Tallent

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Parce qu’il est certain que le monde court à sa perte, Martin éduque seul sa fille de façon autoritaire, violente et destructrice jusqu’à la folie. L’amour exclusif, immodéré et malsain, isole l’adolescente privée de son libre-arbitre, la rend incapable de faire des rencontres, de se confronter aux autres jeunes, perdant jusqu’à son identité, refusant le prénom de « Julia » au profit de celui de « Turtle », ainsi qu’elle se nomme personnelement, ou à « Croquette », petit nom que lui attribue son père. Ils vivent ainsi, dans l’ancienne ferme perchée sur une falaise, cachée par les sumacs, menacée de décrépitude, avec, pour seul voisin dans une caravane immobile, Papy Jacob prisonnier de son addiction à l’alcool. Les apprentissages de l’enfant dressée à se méfier de tous résident surtout dans le maniement des armes. Je crois bien être capable moi-même, grâce à elle, de démonter, nettoyer et remonter un « Six-Hours », ce pistolet que je ne connaissais pas jusqu’à ce jour. Pas de doute, nous sommes en Amérique ! Dans cette Californie éloignée des stéréotypes, bordée d’un océan mal nommé Pacifique, dans les étendues sauvages de forêts où évoluent puces et tiques, tarentules et scorpions, pumas et serpents, celle que l’on surnomme « Turtle » tire les enseignements de la nature, s’en nourrit, s’y plonge avec prudence et volonté. Elle admire et déteste ce père à la nature complexe et ambiguë, écologiste et survivaliste qui se nourrit de lectures philosophiques, justifiant ses actes par un rejet de l’humanité, qui tantôt la maltraite psychologiquement et la torture, tantôt la console et la chérit. Elle pressent qu’elle doit lui échapper, qu’elle doit s’émanciper de l’emprise de ce manipulateur, mais craint de perdre l’amour que lui seul lui apporte.

La lecture pourrait devenir éprouvante tant le texte devient violent et cru. Mais le style, sec et dur, est très fin, surtout lorsqu’il se teinte d’un naturalisme éclairé en évoquant les paysages, faune et flore, lorsque dans les scènes les plus violentes l’auteur tient à rappeler que l’être humain, souffrant de sévices, se révèle capable de puiser résistance et espoir. Suivant l’adolescente dans ses pensées, parsemant son récit, de façon récurrente, par « elle pense… » l’auteur nous fait toucher du doigt la personnalité intime et profonde de Julia, plongée dans l’angoisse, dans le déséquilibre et, malgré cela, dans sa foi tenace de sa capacité de survie.

Gabriel Tallent est originaire du Nouveau-Mexique. Il vit à Salt Lake City. A l’âge de trente ans, il livre ici son premier roman. L’ouvrage fait partie des meilleures ventes aux Etats-Unis et connaît égaleent en France un grand succès. J’admire le talent de la traductrice, Laura Derajinski, qui sert cette écriture brillante et poétique.

Agnès Bihl, féministe très engagée, est née à Neuilly-sur-Seine en 1974. Ses chansons sont le reflet de son militantisme. Elle mène ce combat en s’inspirant de Jacques Brel, Georges Brassens, Alain Leprest, Renaud ou Anne Sylvestre, mêlant dans ces textes poésie et humour.

 

Les huit montagnes – Paolo Cognetti

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« La montagne, dit un slogan publicitaire, ça vous gagne ». Pour ma part, je ne goûte guère aux joies de la randonnée (et surtout quand ça monte !), et la neige et les sports qui vont avec, non merci. La montagne, ça demande tout ce dont je suis incapable : patience, endurance, ténacité. Je préfère marcher le long des plages, lentement, et voir l’horizon. Toutefois, il m’est arrivé de flâner en voiture dans la région d’Asti et je me suis souvenu m’être arrêtée à Grana, le village où Pietro, le narrateur, alors enfant solitaire, fait la connaissance de Bruno, petit garçon du village. Je déjeunai dans une petite trattoria, tenue par une bien bonne cuisinière. Cette authentique mama m’offrit un bon moment de plaisir, et je goûtai là aux produits du terroir. Je serais bien restée mais on m’attendait à Gênes…

Pour échapper à la chaleur et à l’agitation de Milan, les parents du narrateur louent pour leurs vacances une maison dans ce village de hautes montagnes italiennes où vivent encore quelques familles. Pietro, le milanais, est assez timide ; Bruno, l’enfant des montagnes est plutôt taiseux, mais peu à peu, à la faveur des congés scolaires, l’amitié s’installe entre les deux jeunes garçons. Ils dévalent les sentiers qui mènent aux alpages, grimpent ensemble vers les sommets. Bruno fait connaître à Pietro les chemins caillouteux qui montent aux refuges, les torrents où l’on pêche les plus belles truites, les greniers et les fenils qu’envahissent les herbes. Le village se meurt, il n’y a plus d’école… Le père de Pietro, irascible, aime cette montagne et veut transmettre à son fils cette passion des cimes. Mais le mal des montagnes atteint l’enfant, et le brouillard l’apeure… Pourtant, devenu homme, alors qu’il aura parcouru le monde, la nostalgie le gagnera, et il reviendra à Grana, montera de nouveau aux alpages pour retrouver son double immobile, celui qui est n’est jamais parti de ce lieu défini par huit montagnes comme un mandala. Qui, des deux anciens amis qui prirent des chemins si différents, aura le plus appris ?

L’écriture de Paolo Cognetti, pure et poétique, fait penser à Pagnol dans la façon de décrire les rapports entre père et fils, en ce qu’ils contiennent à propos de la filiation, de l’initiation. Au fur et à mesure de la lecture, l’auteur nous mène dans cette partie magnifique de l’Italie et l’on a envie de grimper avec lui, d’atteindre le sommet, juste pour voir ce qu’il y a de l’autre côté…

Cet auteur a passé, lui aussi, les étés de son enfance dans ces montagnes. Devenu animateur socioculturel à Milan, il décida de quitter la ville et s’installa en montagne. Il y prit de la hauteur, littéralement ! Il connait donc bien les lieux et excelle dans la façon de décrire cette nature, la culture et les sentiments qui unissent les hommes avec la montagne. Traduit par Anita Rochedy, le récit ne manque pas de finesse lorsqu’il évoque, au fil des années que traversent les deux garçons, la transformation des milieux naturels et de la vie montagnarde. Il obtint, avec ce roman, en 2016, le prix Strega, prestigieuse distinction littéraire italienne, puis le prix Médicis étranger lui fut décerné en 2017.

Le récit manque de présence féminine. Alors j’ai demandé à Marica Canavese d’illustrer la lecture de ma note. « Amanera », en Piémontais, signifie « A ma façon ». Marica est accompagné de Marco Soria à la guitare dans une interprétation contemporaine de chansons anciennes du Piémont.

 

 

La promesse de Shanghai – Stéphane Fière

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« Enrichissez-vous ! ». C’est le mot d’ordre présidentiel clamé par Den Xiaoping. Toutefois, il ne faudrait pas confondre mot d’ordre et promesse. D’ailleurs, en Chine, il y a ceux qui se sont élevés, enrichis, qui sont maintenant assis fort confortablement et il y a les autres… Eh bien, ces autres-là continuent à ramper ou à marcher à quatre pattes, c’est selon.

Stéphane Fière brosse le portrait empathique d’un jeune paysan, Fu, qui, exproprié de sa ferme par le Comité Local du Parti, a dû quitter sa campagne avec son père, pour tenter de survivre dans Shanghai qui s’ouvre au monde économique international. Migrant intérieur, sans quitter son pays, il se retrouve dans une situation clandestine, sans permis de travail, puisque qu’il ne peut obtenir de droit de résidence dans la grande ville, sans espoir d’accession aux services locaux, au système de soin, à l’ouverture d’un compte bancaire. Déraciné, il est exclu de la course au progrès, juste là pour faire le manœuvre sur les grands chantiers de construction, sous-payé, exploité sans congés par les gros entrepreneurs qui appliquent à la lettre la recommandation de leur président.

Le récit est fait à la première personne, dans une langue orale vivante et réaliste que j’ai eu parfois envie de lire à haute voix, sans prétendre à l’analyse sociologique. L’ironie fait place à la peine qu’éprouve Fu alors qu’il se sent broyé par la cruauté des employeurs, l’arbitraire de l’administration, alors que ses illusions de jeune garçon progressivement se perdent. Ses joies sont simples. Il apprécie la bonne nourriture, et grâce à lui j’ai fréquenté quelques bonnes gargotes shanghaiennes, goûté cinquante sortes de bières aux noms évocateurs (Froid Glacial, Bonheur éperdu, Printemps Festif, Mandchourie Eternelle…) Il s’amuse des manies, des accents et des noms étranges des Européens expatriés. Il tombe amoureux et fonde des espoirs lorsqu’enfin il peut louer un appartement, s’acheter un lit, une armoire, une bicyclette…

Il est aisé, en lisant Stéphane Fière qui connaît bien ce pays, de comprendre comment, lors de l’entrée de la Chine dans l’Organisation Mondiale du Commerce, on a sacrifié ces hommes venus des campagnes appauvries au profit des mégapoles. L’observation de la vie quotidienne de ces migrants, devenus manœuvres, gardiens d’immeubles, coiffeuses et masseuses de la nuit, employés de maisons chez des expatriés européens ou chez de riches Chinois dans le quartier moderne de Xitiandi, met en exergue le sort d’une catégorie sociales ignorée et méprisée, les Mingongs, qui sont, parait-il, plus de deux cents millions. Mais il fallait bien, n’est-ce pas, que pousse la Chine nouvelle ?

L’auteur est né en 1960. Après avoir obtenu un diplôme de Siences-Po, il part travailler pour une société d’import-export à Taïwan. Immédiatement, il s’y sent, dit-il, chez lui. Il se marie avec une chinoise, monte une société d’accessoires de mode, et s’arrête au bout de quelques années pour faire « autre chose que de gagner de l’argent ». Il s’inscrit à Harvard, perfectionne sa maîtrise du mandarin, écrit une thèse sur l’évolution politique de la Chine depuis Mao. Après avoir tenté de retravailler en France, il s’est installé à Shanghai. C’est de là qu’il nous écrit les mots de Fu Zhanxin :

… »On a acheté deux places pour un navet de Hong-Kong, heureusement avec des sous-titres en chinois, …. le film m’a profondément ennuyé, une histoire lamentable d’amour entre deux colocataires, un journaliste gominé comme une truie pour la foire et une prétentieuse en qipao… je me suis réveillé vers la fin, moment où le gars partait pour Singapour et elle qui restait en pleurant… ces deux nigauds. »

J’avais vu « In the mood for love », de Wong Kar-Wai, à sa sortie en 2000. Sans le nommer, pour que je le reconnaisse et ainsi mieux me piéger, Stéphane Fière m’envoyais sa petite critique, par le regard de Fu. C’était habile, car le passage, placé à la fin du livre, me remettait à ma place d’étrangère à Shanghai. Je devais prendre de la distance avec le jeune paysan avant de le quitter, au risque de céder à ce qui ressemble au mépris de classe ordinaire, et bien sûr de m’en vouloir immédiatement. Oui, j’avais aimé ce film et sa lenteur, la soie qui couvrait le corps de Maggie Chung, et la musique sensuelle de Shigeru Umebayashi.

Et alors ?

L’équilibre du Monde – Rohinton Mistry

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« Dieu est mort », déclarait Friedrich Nietzsche. « On peut faire confiance aux Allemands pour dire des choses pareilles », répond Dina, qui préfère croire que Dieu est un géant qui fabrique un patchwork avec une infinité de motifs, un ouvrage qui grandit tellement qu’on ne peut en discerner le modèle, puisque les morceaux ne s’emboîtent plus les uns dans les autres. « Alors, dit-elle, il a abandonné… ». Dina sait de quoi elle parle, puisqu’elle-même, dans cet appartement modeste et sombre de Bombay, tout au long du récit, pose et repose, surjette et assemble des morceaux de tissu qu’elle récupère sur son travail de confection à domicile. La perte de son époux et son refus d’un remariage l’a contrainte à se lancer dans cette activité, pour laquelle elle embauche deux tailleurs, Ishvar et Omprakash, venus d’un lointain village. Afin de compléter ses revenus, elle accepte de loger un étudiant, Maneck. Activité artisanale et sous-location sont interdites par le propriétaire, soumises aux visites intempestives du sbire du propriétaire…

En 1975, c’est l’état d’urgence dans le pays. Bien que le nom d’Indira Gandhi ne soit jamais prononcé, son ombre plane au-dessus des aventures des protagonistes. Si elle bénéficiait en son temps, en Occident, d’une image assez positive qu’elle devait en partie à son nom, ce n’est pas le cas sous la plume de Rohinton Mistry qui dénonce le culte de la personnalité et les élections truquées. Grâce à des rabatteurs qui promettent aux habitants des bidonvilles nourriture et poignées de roupies, elle se déplace dans le pays pour prononcer de trop longs discours peu écoutés et souvent incompris.

La fresque de l’Inde contemporaine étale le réalisme avec adresse. La violence physique et morale qui frappe nos héros est omniprésente. La police possède le pouvoir d’arrêter n’importe qui et n’importe quand, les protecteurs vendent leurs services aux plus offrants, la stérilisation, quelquefois forcée, fait des ravages, la faim n’est jamais loin, il est difficile de se tenir propre quand la distribution de l’eau est intermittente, cafards et vers défendent aussi leur place. Mais le récit fait état du sentiment de fatalité joyeuse que partagent les opprimés. C’est le prix à payer pour garder quelques lambeaux de dignité et d’espoir. Ainsi, l’indépendance durement gagnée de Dina, le sort des intouchables Ishar et Omprakash, devenus tailleurs par transgression, les espoirs de retour au village de Maneck, ses fantasmes, son inquiétude face à la modernisation, sont les composantes d’un récit qui rappelle les romans de Dickens, où le bonheur est précaire et le quotidien sordide, où l’on doit courber l’échine afin d’éviter les ennuis.

Ainsi, selon des codes incompréhensibles, l’équilibre du Monde tient à la manière des bouts de tissus assemblés par Dina. Toutes les petites histoires, celles des quatre personnages principaux, celles du mendiant cul-de-jatte Shankar, du marchand de cheveux, du montreur de singes, du logeur véreux, s’imbriquent dans le récit, dans ce tableau de l’Inde gangrénée par le système des castes, par la corruption des élus et des fonctionnaires.

Voyageant en Inde, j’ai perçu très vite l’écart entre les bases de mon raisonnement occidental, mes totems et mes tabous, mes repères d’une part et les principes des religions dans le vaste pays d’Inde d’autre part. Ma perception du système des castes, la situation des « intouchables », avait été formée par mes lectures et je pensais comprendre. Confrontée à la réalité, cette perception avait été rapidement mise à mal et je mesurai vite la violence engendrée par des croyances, et l’abomination de la résignation. Je me suis souvenue de tout cela en lisant ce récit, dans lequel je retrouvai les ambiances que j’avais aimées, les petites échoppes de chaï, les marchés des villages, la gare de Bombay vivante jour et nuit, la recette des massala-wadas, que je repris aussitôt accompagnée de chutney.

Né à Bombay en 1952, Rohinton Mistry vit au Canada depuis 1975. L’équilibre du Monde est paru en 1995. On lui doit, entre autres récits, « Un si long voyage » et « Une simple affaire de famille ».

« Dieu est mort », dit Simon Puech, vidéaste indépendant, reprenant dans une adroite dissertation slamée la parole du philosophe allemand. Le texte est bien écrit, puissant. Pas mal de vérité en trois minutes !

 

Le serment des barbares – Boualem Sansal

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En couverture de cette édition Folio, un autoportrait de Stephen Conroy annonce la couleur. L’homme semble épuisé et ne lève pas le regard. Il en est souvent ainsi dans l’œuvre de ce peintre écossais dont les sujets semblent perdus dans leurs pensées. Pourtant, il se dégage des images une profonde humanité et une évidente simplicité qui confinerait à la modestie. Ne pas s’appuyer sur le regard du modèle, sans s’annoncer comme une contrainte, constitue un parti pris plus adroit, plus signifiant. D’autant qu’il s’agit, dans une grande partie de l’œuvre de cet artiste, d’autoportraits. Alors que je refermai l’ouvrage, l’image s’imposait avec force : il s’agit évidemment, représenté ici, de ce flic algérois au seuil de la retraite qui, avec opiniâtreté, cherche les coupables de deux affaires de meurtres qui lui semblent liées. Dans la petite ville de Rouiba, près d’Alger, un notable, sorte de parrain local, a été exécuté, victime de balles tirées aux jambes, puis poignardé, et un vieil ouvrier agricole, revenu de France au bled, a été retrouvé égorgé dans sa bicoque.

L’affaire policière est prétexte, pour l’auteur, à un réquisitoire sans pitié contre les élites de l’Algérie, la montée des extrémistes de l’Islam. Chaque avancée de l’enquête poussive menée par l’inspecteur Larbi, en piétinant sans concession dans la boue et la fange, met en relief un aspect de la décadence subie par le pays : l’état des services de police, des hôpitaux, et la détresse des Algériens dont l’existence s’englue dans les turpitudes et les frustrations, la corruption.

De manière paradoxale, je ressentais, grâce à l’écriture très poétique et très passionnée de Boualem Sansal, l’amour qu’il porte à son pays. Je sais de lui qu’il vit là, dans ce village non loin d’Alger dans lequel je m’étais rendue dans les années 1980, Boumerdès, où l’on m’avait décrit les lieux avec beaucoup de nostalgie, évoquant un autre temps, plus heureux.

Ce roman, amer et noir, a été publié par la maison Gallimard en 1999 et a obtenu le Prix du Premier Roman. J’ai envie d’inviter ici, en contrepoint, l’aimable Lili Boniche, qui, sous ses airs de chanteur de bal, nous parle d’une autre Alger, plus festive. Né en 1922, décédé en 2008, il a offert à l’Algérie un répertoire varié de chaabi (musique populaire), de rumbas, de musique arabo-andalouse.

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