D’Ens avec les brebis

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Ens, c’est un village bien calme des Pyrénées, près de Saint-Lary, dans la douceur de la vallée de l’Aure. C’est ici que Francis Porte élève ses brebis et ses chèvres, depuis un quart de siècle, pour produire d’excellents fromages que l’on trouve sur quelques marchés à l’entour. J’ai préféré me rendre à la ferme, rencontrer le troupeau, à l’herbage tout frais du mois de mai, faire une visite à la fromagerie. Depuis le village, j’entendais le tintement des cloches des quelques deux cents bêtes de l’éleveur, brebis et chèvres, surveillées de près par les magnifiques bergers des Pyrénées, les Patous. Les bêtes profitaient alors de la richesse de la flore qui confère aux produits de cette fromagerie des saveurs uniques. Cet hiver, on les nourrira de foin, issu du domaine qui s’étend sur plus de vingt hectares, de céréales provenant des plateaux proches de Lannemezan. Sans OGM, car Francis, qui choisit avec soin ses partenaires, milite activement pour une agriculture saine et raisonnée, pour un bon traitement des animaux et de la terre. J’apprends que la race des brebis s’appelle « Lacaune », comme à Roquefort. Rustiques, ces animaux à la toison blanche supportent les hivers froids, les étés chauds et le vent de la montagne. Leur tête fine au pelage presque argenté, au profil un peu busqué, aux oreilles longues, ne porte pas de cornes. Je les trouve bien proportionnés, élégantes, avec leur décolleté délicat, leur regard d’or vif.

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A la fromagerie, le visiteur est invité à la découverte des produits. Je goûte la tome de brebis, parfumée, douce et fruitée, puis le Bleu de Coûmes, riche en goût, corsé, onctueux. L’odeur du bleu remonte vers mon nez par l’arrière du palais, à la fois étable et miel, muscade et champignon, ça pique, et ça brûle un peu, c’est pétillant, et je regrette de ne point pouvoir, ici, l’associer à un petit verre de Banyuls, ainsi que j’aime à déguster ce genre de fromage. L’affinage, me précise mon hôtesse, dure deux à trois mois pour ce résultat. Mais il ne s’agit pas seulement de temps : ce fromage que je déguste alors, il est fait, depuis les prés verdoyants, du vent de la montagne, de l’air dans la cave, de l’œil et de la main de ceux qui l’élèvent. Impossible de résister à la tentation : j’en rapporterai, pour le plaisir de partager. C’est toujours mieux que de ramener des porte-clefs en forme de marmottes. J’ai fait, j’en suis sûre le bon choix. Ici, on mise sur la qualité, loin de toute fausse authenticité mercantile, des beaux discours style «Nos Régions ont du Goût, Les Producteurs pas Loin de Chez Nous, Terroirs de Talents» et tout le blabla…

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Bordeaux, sur la route de l’indigo

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Même le ciel s’était mis à la couleur. Celle du voyage, des hommes de la mer et des sables, la couleur des yeux des amants et des blessures que l’on oublie.

Malgré la pertinente clémence de mars qui les aurait plutôt incités à se prélasser au soleil, les académiciens de la Couleur s’était donné rendez-vous pour une studieuse journée, dans la magnifique médiathèque Mériadeck de Bordeaux, lieu propre, on en convient, à la réflexion, accueillis par Marie-Pierre Servantie, présidente et Claudine Vialet, trésorière.

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J’avais enfilé mon vieux Levi’s, vérifié l’état d’un chèche qui, m’avait-t’il semblé, portait encore l’odeur du voyage, et dont la teinture puissante m’obligeait à le traiter avec d’autres vêtements de même teinte lorsqu’il avait besoin de rafraîchissement : avec tyrannie et opiniâtreté, il étendait sa couleur à toute la lessive !

Intense, profond : l’Indigo. Le 22 mars 2019, c’était le neuvième opus de la série des colloques organisés par l’excellente académie. L’univers de cette couleur s’ouvrait sur de belles histoires de marins, gabarres et caravelles, de ports proches et lointains, de commerces et de trafics… Du Port de la Lune de Bordeaux aux lointaines Indes, des îles de Bretagne jusqu’à Byzance ou Samarkand, parmi tous les bleus extraordinaires que l’on trouve sur la route de la soie, (le cobalt, le lapis-lazuli cher au peintres vénitiens, les pastels), l’indigofera suffritica et l’indigofera tinctoria se vendent et s’échangent à prix d’or. Il faut dire que ce puissant colorant est au cœur de nombreux rites et cérémonies et si le temps, lui, a passé, ce bleu reste présent aujourd’hui, nous habille et décore nos intérieurs, nous invite au voyage. Daniel Bernard, auteur de « La route de l’Or Bleu », y conte cette histoire du pigment que les Grecs et les Romains de l’Antiquité considéraient comme un produit de luxe.

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Et l’histoire ne s’arrête pas là, et Bertrand Boucquey, qui est, entre autres, styliste, rapportait aux académiciens l’histoire du blue-jeans, depuis que les mineurs du Far West revêtirent ce pantalon de travail qui devint le costume des acteurs de la culture populaire, du Blues au Rock. On aura certainement du mal à quitter ce vêtement, qu’il est aujourd’hui de bon ton de dénigrer lorsqu’on défend la planète, car il nécessite d’utiliser trop d’eau. Pas écolo, mon pantalon ? Je savais bien. Mais voilà, c’est dit. Je promets d’y penser.

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Si les teintures naturelles gardent leurs lettres de noblesse, les pigments utilisés aujourd’hui dans notre quotidien sont aussi d’origine synthétique. Charlotte Moeyaert, responsable du pôle de recherche pour l’entreprise Unikalo, en présentait à l’occasion le nuancier, expliquant les procédés de mise à la teinte. Des machines et des hommes, de la chimie, des calculs compliqués, ça me dépasse un peu, mais j’adore, dans les rayons des fournitures de peinture, retrouver ces jolis nuanciers, outils quotidiens des décorateurs et architectes, coloristes professionnels ou amateurs.

Mais même s’il existe maintenant de nombreux procédés de synthèse utilisés pour teindre et préparer des peintures, d’excellents artisans-teinturiers sont les conservateurs de techniques anciennes. C’est le cas de Caroline Cochet, qui livrait quelques secrets de la teinture japonaise appelée Shibori, Itajime ou Sukumo, des techniques ancestrales. Je me promets de la retrouver, (Atelier de Mademoiselle C) dans sa campagne de Gironde, pour découvrir des nuances que seul le teinturier peut voir, tant elles sont fugitives et subtiles au sortir de la cuve.

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C’est également passionnée par son métier de coloriste de bande dessinée qu’Elise Dupeyrat nous ouvrait quelques pages, parlait de ce métier peu connu, et même peu reconnu malgré son évidente utilité, dans le rôle essentiel et déterminant que joue la couleur dans les pages des albums.

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Puis, bavard, fringuant, savant, et excellent pédagogue, Raphaël Haumont rejoignait l’assistance studieuse en fin de journée. L’auteur des « Couleurs de la cuisine » abordait la délicate question de la coloration des mets et de ses effets sur nos choix alimentaires. Ho ! Je sais bien que l’on nous ment, que le E110, jaune orangé, ou que le rouge E120 n’a rien à voir avec les apports vitaminés. De démonstration en argumentation, il a réussi indéniablement à éclairer nos représentations sur la couleur des plats. J’aurais bien aimé repartir avec un livre dédicacé, mais son éditeur, parait-il, avait refusé que le jeune et brillant chimiste ne dédicace ce jour-là. De plus, l’ouvrage était récompensé cette année par le « Prix œilleton » de l’Académie de la Couleur. Dommage, je n’aurais pas été la seule à faire l’acquisition de l’objet lors de cet instant dédicace. Mais je me rattraperai, avec ou sans signature…

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Heureusement, j’avais pris des notes au cours de la journée pour vous parler de tout ça, et j’ai été bien aise de prendre un bon verre avec le Consul de Grèce, ce pays qui fait indéniablement penser au bleu. Rodolphe Martinez et Bernard Beraud, peintres coloristes, exposaient leurs œuvres à la galerie Arte-Coloris, quai des Chartrons.

Alors que je me rendais au dîner, je vis la Porte de Bourgogne, éclairée, comme il se devait, de bleu Indigo. Magnifique !

Depuis le 22 mars, mes rêves seront colorés, jusqu’à la prochaine rencontre de l’Académie.

Que devrais-je mettre, comme vêtement, ce jour-là ? Quelle couleur sera à l’honneur ?

En Avignon : Mirabilis! Non enim tantum !*

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* Merveilleux ? Pas tant que ça !

Merveilleux, singulier, étonnant, admirable, prodigieux ! C’était dit. L’affiche, aux allures délicieusement surréalistes, était prometteuse. Je passerai, certainement, un moment formidable dans le décor déjà spectaculaire de la Grande Chapelle du Palais papal d’Avignon. Orchestrée par l’Arlésien Christian Lacroix, le manifeste m’invitait à la découverte des œuvres, objets, documents, issus des riches collections des musées avignonnais. Quelque quatre cents pièces d’une grande diversité, tant sur le plan de l’art, de la préhistoire à l’art moderne, que sur les aspects ethniques, naturels, promettaient de me transporter de surprise en surprise en offrant à mon regard un ensemble inattendu à la manière d’un cabinet de curiosités, clin d’œil à cette pratique chère au siècle des Lumières. L’éminent scénographe, au goût connu pour le baroque, allait ainsi me conter l’histoire des musées de la cité des papes et je m’exclamerai devant son talent.

Il faut dire que le choix de Christian Lacroix, spécialisé dans la surabondance, n’avait pas été fait au hasard : Madame la maire d’Avignon, Cécile Helle, ramenait l’Arlésien à ses premières amours, lui qui avait rêvé de devenir conservateur de musée. Il n’avait plus qu’à puiser dans les riches réserves avignonnaises, leur donner de l’âme et ainsi faire tableau en mêlant oiseaux empaillés, vertèbre d’Innocent VI, crâne d’hippopotame, papillons épinglés, tableaux italiens et santons provençaux…

Mais je ne m’exclamai point. La présentation des pièces, que l’artiste arlésien avait qualifié d’impulsive, évitant le discours didactique, se révélait peu singulière, pas très originale. Ce bric-à-brac sans conteste de qualité aurait mérité un peu plus que de simples vitrines, cimaises et estrades. Si j’ai ressenti, çà et là, que les objets étaient disposés adroitement en vis-à-vis, en voisinages tantôt formels, tantôt thématiques, en clin d’œil, loin de moi l’envie de m’extasier, de m’étonner… Alors que j’attendais des brocards, des ors, du mouvement, j’ai eu droit à la triste couleur beige des vitrines, à l’éclairage banal. Une scénographie finalement très commune, qui ne sortait pas des sentiers battus, sans esprit et sans originalité.

Alors, sans tenir compte du sens de la visite et passant directement par la chambre papale aux magnifiques fresques, j’ai visité le reste du Palais.

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Cité du Vin, Bordeaux, ça va déguster !

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On n’est pas là pour « boire un coup, pour faire les fous et rigoler entre nous », comme le prônait le chantre Sardou (Michel), un petit peu à côté de la plaque dans la cartographie de l’éducation populaire. Ici, Môssieur, on se cultive, on étudie ce patrimoine tellement vivant et universel, qu’est le vin, le bon, et la bonne façon de le consommer. Un voyage autour du monde et des cultures et civilisations. Spectaculaire !

Le bâtiment, on le voit de loin. Sur l’emplacement des anciennes forges du port, il se déploie tout en rondeurs, comme un cep noueux dominant à plus de cinquante mètres des remous de la Garonne. Anouk Legendre et Nicolas Desmazières maîtrisent, en architecture, l’art de la courbe. « Remettre du vivant dans la ville », c’est leur crédo. Et si l’on a cessé, depuis une bonne vingtaine d’années, d’appeler Bordeaux « La Belle Endormie », les deux architectes mirent à ce réveil comme un point d’orgue magistral à la ligne des façades XVIIIème des quais. Une ossature de bois, du lamellé-collé, s’élève au bord du fleuve comme une cathédrale où domine un belvédère à plus de cinquante mètres du sol, recouverte d’un voile d’écailles irisées de verre clair, gris, or, et d’aluminium laqué. La forme arrondie, sensuelle, liquide et transparente, évoque le vin qui tourne dans le verre de l’amateur. Le lieu, rendant, on n’en attendait pas moins, hommage à la nature, s’inscrit dans une démarche de développement durable, bioclimatique.

J’entrai un jour, accompagnée de quelques bons amis, dans le temple de Bacchus, chantant (intérieurement !) « Evohé et gloire à Dionysos » car je savais que j’allais passer un bon moment. Je traversai l’espace d’accueil un peu froid, compliqué et brut, pris un ascenseur. Le jeu des miroirs et de la lumière me désorienta quelque peu. Equipée comme tout visiteur d’un « compagnon de voyage », (enfin, un audio-guide) écouteurs ajustés, j’entamai le parcours constitué d’espaces thématiques, interactifs, déclenchant, grâce à la magie des technologies innovantes, les contenus multimédias.

Je voyageai ainsi pendant deux heures, traversant, librement, l’histoire des vins de tous les pays, survolant quelques vignobles du Monde, rencontrant, avec l’élégant et fin connaisseur Pierre Arditi en maître de cérémonie, Voltaire, Churchill, Rabelais, La Callas…. Assise à la table d’Hélène Darroz, j’écoutai quelques critiques renommés, des grands chefs, des philosophes, me livrer leurs réflexions sur le vin (Tiens, pas vu Michel Sardou !). Plus loin je m’exerçai à reconnaître les odeurs de gingembre frais, d’écorce de cannelle, d’agrumes et de fruits rouges… Après un voyage tumultueux en mer, en compagnie de négociants, sur une embarcation phénicienne, puis grecque, romaine, sur un navire hollandais, puis anglais, j’acceptai de m’étendre en un salon écarlate. Bercée par les vers d’Omar Khayyâm, d’Apollinaire, de Boris Vian, accompagnés par les murmures langoureux du bandonéon, de l’oud… Autour du délicieux sofa, je découvris, dissimulés derrière des œilletons, quelques œuvres d’art fort licencieuses, illustrations des relations entre le vin et l’amour. Je ressentis l’envie de boire un bon verre. C’était prévu au programme. Du haut du belvédère où je retrouvai mes amis, je contemplai Bordeaux, un verre de bon vin à la main. Dommage, l’endroit ressemblait à une cafétéria sans charme, malgré un plafond fait de flacons, où il nous fallu faire la queue pour avoir notre modeste calice, et où il était presque impossible de s’asseoir. Le charme était rompu du joli voyage sensoriel. Nous aurions aimé prolonger ce moment en profitant d’une exposition prometteuse -mais temporaire- à propos du vin et de la peinture, mais le billet que nous avions payé vingt euros n’incluait pas cette visite. Huit euros de plus, c’est un peu vexant. Comme nous n’avions droit qu’à un verre, nous quittâmes l’endroit.

La mission est ambitieuse de faire état des dimensions sans limites de la culture du vin, de ses mythes, de l’histoire et de la géographie, des sociétés, des techniques et des arts. Le coût du formidable bâtiment s’élève quand même à quatre vingt et quelques millions d’euros et la Ville de Bordeaux est la plus engagée dans ce qui peut paraître comme une astronomique dépense. Je n’ose pas penser aux coûts de fonctionnement ! Alors, ma foi, vingt euros, si l’on s’arrête à une simple analyse comptable, ça n’a rien d’exagéré. Sauf que si l’on fait le choix de la culture, elle doit être accessible à tous. C’est possible, avec cinq cent mille visiteurs par an, des emplois durables générés, la vente de vins et autres produits dérivés et surtout une véritable vitrine pour l’industrie et l’agriculture. La Ville de Bordeaux a établi un contrat avec la Fondation pour la Culture et les Civilisations du Vin, qui devient exploitante du site. Espérons que le projet de cette noble fondation soit engagée, outre les bénéfices économiques, dans l’éducation et la culture pour tous. Sinon, les Bordelais pourraient bien avoir des aigreurs d’estomac.

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Rêve d’octobre (октябрь)

20170930_112104.jpgAvant 1918, la Russie se référait au calendrier julien. Alors, ça veut dire que la Révolution d’Octobre s’est passée en novembre. Tant pis. On reste comme ça. On n’est pas à quelques jours près ! De toutes façons, le soulèvement avait bien commencé avant. Déjà, en mars, poussé par les manifestations, le tsar n’avait-il abdiqué, laissant la place à un gouvernement provisoire, mené par le Parti Constitutionnel Démocratique ? Les conseils, déjà, s’étaient formés dans les grandes villes, comme à Petrograd, et dans les villages les plus reculés. Et puis, entre la mutinerie des marins du Potemkine, en 1905, jusqu’à la révolte de l’équipage du cuirassé Petropavlovsk en 1921, à Kronstadt, qui fut suivie par la population ouvrière, la colère russe n’avait cessé de gronder, et le risque était grand de réduire la Révolution d’Octobre à une péripétie politique entre d’autres. Mais en France, la mémoire, très vive, de 1789 rend toujours sympathique ce genre de mouvement enfin, surtout dans les couches populaires, bien sûr ! Si cette Révolution d’Octobre reste le symbole fort du soulèvement de tout un peuple, ça n’empêche pas de relire quelques pages d’histoire.

Mais si je pense à Lénine en ce moment, c’est que l’envie me tient toujours d’aller faire un tour à Saint-Petersbourg. Je rêve de promenades sur la Perspective Nevski, où je croiserai certainement Dostoïevski, Pouchkine, et d’autres écrivains persécutés de la Révolution, contraints à émigrer devant le pourvoir qui s’installait.

Mais voilà, j’hésite. M’y rendre en juin, quand le soleil ne se couche pas, que l’on fête ces nuits blanches en musique et en jeux, ou en hiver sous la neige, quand la Neva est prise dans les glaces ?Si j’ai froid, je m’arrêterai pour boire du chocolat chaud, ou de la vodka ! Juin ou décembre, en tous cas, voilà : j’ai trop envie de visiter tous ces palais d’ors et de couleurs, de voir les ponts, qui la nuit, s’ouvrent pour laisser passer les bateaux, d’admirer, au musée de l’Ermitage, quelques merveilles, et notamment des peintures de Rubens, quelques oeuvres de Goya, Picasso ou Renoir, prises de guerre aux nazis. Oui, j’ai envie de voir tout ça, et plein d’autres choses.

Promis, je vous écrirai ! Comme d’habitude.

Pas qu’un peu en révolte, Damien Saez, depuis les années 90, exprime très clairement ses idées sur le monde d’aujourd’hui. Proche de l’expression de Noir Désir, il trouve son inspiration dans les textes de Jacques Brel, qu’il admire, de Barbara et dans la poésie de Baudelaire. Ecoutez-le nous parler de Saint-Petersbourg.

Damien Saez – A Saint-Petersbourg

 

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Caravage, maître de l’instant précis

Au coeur de la ville, dans la via Toledo que Stendhal définissait comme « la rue la plus grouillante et la plus joviale du monde », je suis entrée dans le Palazzo Zevallos Stigliano, la résidence somptueuse de l’aristocratie napolitaine depuis 1635, qui changea de propriétaire selon alliances de familles et querelles dynastiques. J’appris qu’après le riche marchand Giovanni Zevallos, devenu duc d’Orsini, le flamand Vanderneyden, l’influente famille Colonna, ce fut la Banque Commerciale Italienne qui, en 1898, lança une campagne pour son acquisition. Rien d’étonnant à ce que, selon les occupations, la répartition des espaces intérieurs et la décoration, la façade, même, changèrent d’aspect, perdant, au fil du temps, le style du XVIème siècle. Mais j’y pénétrai par une magnifique porte, d’origine, me précisa-t’on, ornée de marbre et de roche volcanique de Campanie. L’espace dans lequel je me trouvais, cour transformée en immense patio, ouvrait mon regard sur les balcons de style Liberty, empli de la lumière douce de la verrière Floréal. Un immense escalier, néo classique, me mena aux étages des expositions.

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C’est dans l’un des salons que j’eus le plaisir d’admirer ce tableau, dernière oeuvre, dit-on, du peintre Michelangelo Merisi da Caravaggio, datant de 1610 : « Le martyre de Sainte-Ursule ».

L’histoire se passe dans les années 400. Dans la « Légende Dorée », rédigée en 1261 par Jacques de Voragine, dominicain, archevêque de Gênes, Ursule est la fille belle, vertueuse et très pieuse, d’un seigneur chrétien du Pays de Galles. Tellement pieuse qu’elle souhaite se rendre à Rome afin de rencontrer le pape Cyriaque. C’est au cours de son retour, passant par Cologne, que surgissent les Huns, avec à leur tête un chef dont on connaît la cruelle réputation. Toute la suite d’Ursule (onze mille vierges !) est massacrée, il ne reste qu’elle, devant le vainqueur séduit par sa beauté. La belle refuse de se soumettre mais l’amoureux éconduit ne l’entend pas ainsi. Courroucé, il lui transperce le coeur d’une flèche.

Sur cette grande toile (140X170), commandée par la famille Doria, de Gênes, en 1609, l’instant se fige entre ce qui est encore la vie et le drame, origine de la canonisation. L’arc est encore bandé et Ursule, à la pâleur déjà grise, drapée de pourpre, sous un éclairage violent, constatant la mort approchant, contemple avec douceur la blessure de son sein d’où le sang gicle. Le tueur, dont on distingue, dans la pénombre, un faciès vieillissant loin de l’image que l’on pourrait se faire d’un chef cruel, une manche émergeant de la cuirasse et rougie par le sang, paraît comme atteint de compassion, et peut-être même de regret. Derrière celle qui va mourir en sainte, un soldat en armure semble soutenir la victime. C’est un autoportrait de l’artiste. Les lueurs métalliques, la couleur rouge qui, traversant la scène, unit à jamais le bourreau à la victime, soulignent le réalisme saisissant de ce tableau. Je m’attardai devant l’oeuvre, m’en approchai afin d’en apprécier la matière, plutôt légère. Je vis, dans un premier plan très sombre, une main se tendant comme pour arrêter le temps, pour en préciser l’instant.

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Toutes les oeuvres du Caravage présentent cette observation réaliste et immédiate de l’état physique et émotionnel des sujets. Dans tous, l’éclairage est accentué, dramatique, sans valeur intermédiaire du clair à l’obscur, fixant les scènes de manière réaliste. C’est cette interprétation des Ecritures, naturaliste et radicale, qui séduit et transforme le monde de la peinture à la fin du XVIème siècle, favorable à l’expression de Caravaggio ; l’église catholique romaine doit faire face à la menace protestante et les conventions maniéristes qui gouvernaient l’art religieux ne semble plus appropriées. C’est ainsi que, réinventant la peinture, le style « Caravage » voit le jour, choque, s’impose, grâce à son premier mécène, puissant protecteur, le cardinal Francesco Maria del Monte, qui lui permet d’obtenir la décoration de la chapelle de Saint-Louis des Français, à Rome.

Dès son jeune âge, Michelangelo Merisi se serait montré bagarreur. Adolescent, alors qu’il suit une formation près de Peterzano, l’élève du Titien, il est plusieurs fois arrêté suite à des rixes. Devenu maître reconnu, heureusement protégé par ses protecteurs cultivés, nobles et notables, il est sauvé d’incessantes poursuites pénales. En 1606, une partie de jeu de paume dégénère en bagarre. Il tue son adversaire, doit fuir Rome. Il s’arrête dans plusieurs villes, peint des tableaux qu’il doit souvent abandonner sur place. Il réalise ainsi plusieurs oeuvres à Naples, dont « Le martyre de Sainte-Ursule ». Impliqué de nouveau à Malte dans une échauffourée qui tourne mal, il se fait arrêter, s’évade et trouve la mort sur la plage de Porto Ercole, le 18 juillet 1610. Ce portrait, rapporté par les sources de l’époque, peu flatteur, sulfureux, cette vie malheureuse et romanesque, pourrait bien faire l’objet d’une remise en cause, puisque la carrière du Caravage fut reconnue seulement au début du XXème après une longue période d’oubli. Certaines oeuvres, découvertes depuis peu, posent des questions d’attribution.

800px-Bild-Ottavio_Leoni,_CaravaggioLe Caravage, craie sur papier, Ottavio Leoni (vers 1621)

Il gusto di Napoli

 

2017-09-09-12-25-42.jpegJ’apprends, grâce au très utile dictionnaire historique d’Alain Rey, que le mot « pizza » aurait été utilisé au sens de « fouace », ou « galette », en latin médiéval, et qu’il serait apparu au XVIème siècle en latin florentin. L’objet n’est alors qu’une sorte de matefaim, il n’a rien de noble et se réserve pour le casse-croûte du peuple travailleur. Point de tomate, puisque le fruit à la robe écarlate dangereuse, faisant partie de la famille de la belladone, n’est pas consommé. Alors, pas facile d’imaginer une simple galette blanche, poêlée ou cuite au four, enduite de crème surette, voire de saindoux, garnie de quelques herbes ; ça tente pas ! Heureusement, elle se fait rouge au XVIIIème siècle et c’est enfin en 1889, que Rafaele Esposito, pour célébrer dignement l’unification de l’Italie et le Risanamento, (le plan de réhabilitation urbaine de Naples) concocte en sa modeste échoppe de la via Sant-Anna di Palazzio, à l’attention de Marguerite de Savoie, reine de l’Italie, qui passe par là, une pizza aux nouvelles couleurs du pays : rouge, blanc, vert : tomate, mozzarella, basilic. La belle apprécie la spécialité jusque-là considérée comme plébéienne, ce qui renforce ses liens avec les petites gens de Naples. La petite trattoria de Rafaele, devenue celle de Brandi, continue à célébrer cette jolie assiette, la pizza Margharita, pour laquelle Monsieur le Ministre Pecorara Scanto, en 2011, demanda un classement sur la liste du Patrimoine Immatériel de l’Humanité de l’Unesco et dont la recette fut déposée, au Journal Officiel italien. La pizza, du simple casse-croûte du peuple, est devenue un mets mondialement connu. C’est bien pour cela qu’au premier soir de mon séjour napolitain, avec mes camarades de voyage, je me présentai au seuil de la pizzeria Brandi qui nous accueillit aussi honorablement que la Signora Margharita. C’est que nous avions la chance de loger tout près, via Chiaia, dans le quartier très animé de San Ferdinando. Certes, je n’ai pas pu, faute de temps, vérifier si la pizza est la meilleure de Naples, mais celle-ci était très bonne, le vin rouge capiteux, tannique, corsé, et le chanteur de charme… charmant. Un bon moment, donc.

Il nous fallait le lendemain goûter les fameuses et étranges petites pâtisseries, appelées « sfogliatelle ». La pâte, extrêmement fine, croustillante, parfumée au miel, enferme une crème à la ricotta et des écorces d’agrumes, de la cannelle… L’invention de cette délicatesse, nous explique-t’on, vient du XVIème siècle, et de la cuisine du monastère de Santa Rosa de Marini, tout près de Naples. Pasquale Pintauro, pâtissier averti, en 1818, modifia un peu la recette. Son magasin existe toujours, sur la Via Toledo, mais nous avons préféré l’élégant café Gambrinus pour cette dégustation. Situé sur la plazza del Plebiscito, l’endroit doit son nom à Joannus Primus, roi des Flandres, qui a inventé la bière, breuvage qui ne sied pas tout à fait à notre fine pâtisserie ! L’excellent café italien fait mieux l’affaire. Et le nocciolato, expresso mélangé à une subtile crème de noisette, gourmand, est déjà une sucrerie ! En attendant d’être servi par de fort élégants messieurs, on peut admirer, depuis 1860 la décoration au style floral, due aux meilleurs artistes peintres de l’Ecole Napolitaine, frises, stucs, miroirs. Très chic, ma foi, pour un joli goûter !

La culture du riz, en Italie, date du XVème siècle. C’est dans le Nord du pays, principalement dans la plaine du Pô, que l’on commença à le trouver dans les cuisines. La variété Arborio, riche en amidon, permet une préparation crémeuse, en absorbant le liquide et l’assaisonnement. Rendez-vous à l’adresse suivante : Vuico Lungo del Gelso, au 80 exactement, c’est à dire dans le quartier espagnol, tout près de la magnifique station de métro « Toledo ». Là se trouve la trattoria Valù. Nous y avons trouvé le meilleur risotto du monde. Devant moi, il était de poires-gorgonzola, monté au porto rouge. Une merveille fondante, veloutée… Impossible de ne pas picorer dans les autres assiettes, naturellement (aux champignons, aux asperges…) tous excellentes ! Nous avions, en apéritif, pris un Spritz, ce cocktail sensationnel que les italiens boivent depuis l’occupation de la région vénétienne par les Autrichiens, qui mélangeaient des vins blancs italiens avec de l’eau gazeuse car il les trouvaient trop secs, trop forts. Chez Valù, il se prépare dignement au prosecco, avec du Campari, nettement meilleur que le pâle Apérol ! Et tellement lumineux, dans les lumières du soir, dans un grand verre ballon, avec des glaçons.

Comme je passais par là, je n’ai pas oublié de goûter au Limoncello. Les citrons proviennent de la baie de Naples, de la côte amalfitaine, de Sorrente et de Capri. Les meilleurs du monde, au parfum fort, avec très peu de graines, au jus abondant, délicat. Les plantations n’utilisent aucun produit chimique, occupent les terrasses sur la mer, au climat et au sol propice. D’ailleurs, la liqueur bénéficie d’une appellation traditionnelle. On dit que ce sont les épouses des pêcheurs qui l’inventèrent, pour réchauffer leurs maris qui revenaient de mer. On raconte aussi que ce sont les moines Chartreux de Sorrente qui mirent au point cette liqueur ; chassant les sirènes de la côte amalfitaine, ils leurs volèrent la recette, firent pousser des citronniers jusqu’aux flancs des rochers. A condition d’avoir de l’alcool à 90° et de ces magnifiques citrons, on peut le préparer soi-même ! Doux et aromatique, le Limoncello se sert glacé. Jaune, brillant, il est si plaisant à regarder ! Sa saveur éclate en bouche, acidulée, énergique. On en met sur les babas, à la place du rhum. La pâtisserie, originaire de Pologne, se trouve ainsi « napolinisée ».

Naples, à l’architecture si désordonnée, réserve au voyageur la surprise de petits marchés au détour de ruelles, nichés près d’escaliers, sur des places bordées de boutiques de fromagers, de charcuteries., triperies. C’est là que l’on trouve les tomates goûteuses, l’imcomparable mozzarella au lait de bufflone, le basilic, que l’on mêle, dans la salade « Caprese », sous un filet d’huile d’olive pour en faire une belle assiette, fraîche. Tous les délices de la table napolitaine, à la fois si simples, rustiques, et si raffinés, s’exposent dans ces marchés, en abondance.

Vedi Napoli e poi muori*, aurait déclaré Goethe, revenant d’Italie en 1787. Pour moi, ce serait plutôt « voir Naples, goûter, et revenir » !

*Voir Naples et mourir

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Mamalapuram, splendide et souillée

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J’ai leur coeur lourd. La désolation provoquée par la collision de deux monstres de ferraille chargés d’une centaine de tonnes de pétrole brut, à une dizaine de kilomètres des côtes du Tamil Nadu, a fait autant de ravages dans la population que dans la beauté des plages aux rochers si joliment griffés par les artistes de Mamalapuram, là où vivent et oeuvrent patiemment beaucoup d’Indiens de la caste des sculpteurs. Sur plus de quarante kilomètres, la souillure a atteint la beauté, a emprisonné les oiseaux, et prive les habitants de nourriture. Les chances sont faibles, au regard du manque d’équipement, de réduire cette affreuse et meurtrière nappe en dérive qui couvre l’océan. Des fonctionnaires ont été engagés pour nettoyer, sans consigne de sécurité, sans encadrement. Ce sont les villageois qui se mobilisent avec de pauvres moyens, à l’aide de simples seaux de plastique, sans protection, peu organisés face aux autorités et aux responsables pour manifester et demander des dédommagements.

 

 

Ce n’est pas (que) du cinéma !

Construit en 1938, d’architecture coloniale, sur la place du 9 avril 1947, que j’appelle Grand Socco, à Tanger, le cinéma « Le Rif » fut longtemps abandonné,  voué à ne devenir que ruines. P1020538.JPGDans les années 1960, on allait encore au cinéma pour parler, fumer, s’embrasser dans le noir et regarder des films, bien sûr. Puis le public a abandonné les salles, et « le Rif » se mourait peu à peu. Jusqu’au projet associatif un peu fou d’un producteur français, Cyriac Auriol, de Yto Barrada, photographe marocaine, et de la plasticienne Bouchra Khalili. C’est en 2007 que l’aventure commença. La nouvelle cinémathèque de Tanger était née. « Le Rif », maintenant, ressemble à sa ville. Dans une société qui fréquente peu les salles obsures, préférant la télévision ou profitant de copies pirates des grands films, on s’alimente d’images. C’est ce paradoxe que cultive l’association, installant avec art le spectateur en une décoration chinée aux puces, ouverte sur un lieu de rencontre, le café, qui rappelle le passé en cédant aux pratiques actuelles de diffusion culturelle, de renouveau du cinéma. Lieu convivial, créatif, l’endroit est fait pour plaire aux nostalgiques du cinéma en attirant aussi une clientèle jeune. La salle est superbe, l’acoustique impeccable, l’image parfaite, la programmation très exigeante, autour des plus beaux documents de l’histoire du cinéma arabe et international. De Fassbinder à Tarantino, passant par Youssef Chahine, Miyazaki, les classiques de l’art succèdent au meilleur du contemporain.15894925_10154580782473301_6815457586287056298_n En proposant des films d’archives, des séances pour enfants, des films arabes grand public, mais aussi des ateliers, conférences, travail en résidence, festivals, la structure attire une clientèle variée, habituée ou de passage, des familles, tous attirés par ce lieu exceptionnel qu’est « Le Rif », qui s’est donné pour but associatif de développer la culture cinématographique au Maroc. C’est également un conservatoire des archives cinématographiques du monde arabe, des collections de films documentaires, de vidéos d’artistes et de cinéma expérimental. J’apprends que l’association est partenaire du Festivals des Trois Continents de Nantes, de manifestations en Suède (Göteberg) et aux Etats-Unis (Los Angeles), en Italie (Bologne). Ce lieu exceptionnel participe, comme la mythique librairie des Colonnes, à mon goût pour Tanger, la ville multiple.

 

 

 

 

 

 

 

 

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