Le serment des barbares – Boualem Sansal

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En couverture de cette édition Folio, un autoportrait de Stephen Conroy annonce la couleur. L’homme semble épuisé et ne lève pas le regard. Il en est souvent ainsi dans l’œuvre de ce peintre écossais dont les sujets semblent perdus dans leurs pensées. Pourtant, il se dégage des images une profonde humanité et une évidente simplicité qui confinerait à la modestie. Ne pas s’appuyer sur le regard du modèle, sans s’annoncer comme une contrainte, constitue un parti pris plus adroit, plus signifiant. D’autant qu’il s’agit, dans une grande partie de l’œuvre de cet artiste, d’autoportraits. Alors que je refermai l’ouvrage, l’image s’imposait avec force : il s’agit évidemment, représenté ici, de ce flic algérois au seuil de la retraite qui, avec opiniâtreté, cherche les coupables de deux affaires de meurtres qui lui semblent liées. Dans la petite ville de Rouiba, près d’Alger, un notable, sorte de parrain local, a été exécuté, victime de balles tirées aux jambes, puis poignardé, et un vieil ouvrier agricole, revenu de France au bled, a été retrouvé égorgé dans sa bicoque.

L’affaire policière est prétexte, pour l’auteur, à un réquisitoire sans pitié contre les élites de l’Algérie, la montée des extrémistes de l’Islam. Chaque avancée de l’enquête poussive menée par l’inspecteur Larbi, en piétinant sans concession dans la boue et la fange, met en relief un aspect de la décadence subie par le pays : l’état des services de police, des hôpitaux, et la détresse des Algériens dont l’existence s’englue dans les turpitudes et les frustrations, la corruption.

De manière paradoxale, je ressentais, grâce à l’écriture très poétique et très passionnée de Boualem Sansal, l’amour qu’il porte à son pays. Je sais de lui qu’il vit là, dans ce village non loin d’Alger dans lequel je m’étais rendue dans les années 1980, Boumerdès, où l’on m’avait décrit les lieux avec beaucoup de nostalgie, évoquant un autre temps, plus heureux.

Ce roman, amer et noir, a été publié par la maison Gallimard en 1999 et a obtenu le Prix du Premier Roman. J’ai envie d’inviter ici, en contrepoint, l’aimable Lili Boniche, qui, sous ses airs de chanteur de bal, nous parle d’une autre Alger, plus festive. Né en 1922, décédé en 2008, il a offert à l’Algérie un répertoire varié de chaabi (musique populaire), de rumbas, de musique arabo-andalouse.

L’art de perdre – Alice Zeniter

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Se sont rappelées à mon souvenir, tout au long de ce récit, des personnes que j’avais croisées.

Je rencontrai le petit Mohammed, sauvage et apeuré, en hiver 1962, dans la rue où je vivais alors à Nantes. Habillé de vêtements d’adultes gris et usés, il était assis sur le bord du trottoir et s’était échappé quand je m’étais approchée. Quelques jours plus tard je le revis qui se sauvait devant d’autres enfants, se retournait, leur montrant les dents et un couteau. Je m’interposai, lui pris le couteau. Je le suivis lorsqu’il entra dans l’habitation du fond d’une cour et je devinai que c’était son père qui se tenait devant la porte. L’homme se leva et je tendis la main, lui donnai le couteau. Je leur montrai ma maison. Au cours de la semaine qui suivit, Mohammed vint à ma porte, m’apportant les messages d’un instituteur. Des signatures des parents s’avéraient nécessaires. Ils n’auraient su les lire. Je me rendis à l’école… Je l’ai accompagné un moment, l’aidant à ses devoirs.

Quelques années plus tard, je fis la connaissance d’Aïcha. Nous l’employions dans ma famille pour quelques heures de ménage. Elle avait eu beaucoup de difficultés à trouver du travail. Personne ne voulait, disait-elle, lui faire confiance car elle était Algérienne, épouse d’un Harki. Elle me montra un jour, soulevant son foulard et ses cheveux, les épingles de nourrice qui ornaient les lobes de ses oreilles, m’expliqua qu’elle avait dû se séparer de ses bijoux, et qu’ainsi les trous resteraient libres…

Si le livre d’Anita Zeniter m’a fait penser à Mohammed, à Aïcha, c’est que pour ces deux-là, comme pour Ali, le destin changea alors que l’Algérie se séparait de la France, lorsque qu’un bateau les emmenèrent loin de leur pays, d’une terre qu’ils perdirent.

Devant Ali le Kabyle, pourtant, l’avenir était beau. Le destin lui avait offert un cadeau magnifique que la rivière lui avait apporté dans sa crue, un pressoir à olives qui fit de lui un notable aux affaires florissantes. L’histoire ressemblait à un conte… Mais voilà, nous sommes au coeur d’années sombres, dans un pays dominé par les peurs, au sein de ce village perdu dans les monts de Kabylie, à l’heure du combat pour l’indépendance, celle des choix. Ali a combattu pour la France, Le Front de Libération National s’organise dans les maquis, sur les crêtes proches, s’arme et surveille. L’homme ne sait plus quel chemin prendre pour protéger les siens, pour survivre. Il choisit de rester fidèle à la France. Echappant aux massacres des siens, il s’embarque enfin, abandonnant une terre qu’il culitve, qui le nourrit, pour un pays qui se révèle froid et peu accueillant. La famille se retrouve dans un camp de transit, dans un hameau de forestage, puis dans une citée de Basse-Normandie. Pendant des années, entre lui et son fils Hamid se creuse un fossé d’incompréhension, de non-dits,..

Naïma, petite fille d’Ali et Yema, travaille dans une galerie d’art, à Paris. Elle ne connait que peu de choses sur sa famille. Les attentats de 2015 la renvoient à ses questionnements à propos de l’histoire familiale. Ali ne lui en a jamais parlé, sa grand-mère Yema parle une langue qu’elle ignore et Hamid, son père, se mure dans le silence depuis toujours, portant à lui seul le lourd poids d’un héritage.

La lecture est bouleversante. Subtile, l’écriture touchante révèle l’émotion, la brutalité du déracinement, de l’exil, de la perte d’identité et de la très grande difficulté de l’intégration. Déchirements intimes, affrontements fratricides sont évoqués avec une rès grande sensibilité, sans certitudes et préjugés.

Je pense très fort, aujourd’hui, au petit Mohammed qui, j’en suis sûre sait lire et écrire le Français comme moi, à Aïcha qui, je veux le croire, porte de jolies boucles d’oreilles, à leurs enfants et petits-enfants.

Lors d’un voyage que je fis en Algérie dans les années 1980, j’eus le plaisir d’écouter à Tizi-Ouzou le poète et chanteur Younes Matoub. Je suis émue lorsque j’entends sa voix, aujourd’hui.

« Des centaines de fois, j’ai imaginé la scène de mon assassinat. Des centaines de fois, j’ai vécu ma mort. Pendant quinze jours, j’ai voyagé au bout de l’horreur, je n’ai peur de rien. » Ces mots, Matoub Lounès les a rédigés quelques mois après son enlèvement par un groupe terroriste qui revendiqua son exécution le 30 juin 1998.

 

 

 

 

 

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