Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre

Couleurs-de-l-incendie

Quelques années après la fin d’ « Au revoir là-haut », j’étais invitée aux obsèques de Marcel Péricourt, le banquier adroitement arnaqué par son fils Edouard, « gueule cassée », complice avec Albert Pradelle d’une vaste escroquerie aux monuments aux morts. Comme Albert avait épousé Madeleine, sœur d’Edouard, j’avais déjà aperçu la fille du défunt, la jolie trentaine, mais ce n’était alors qu’un personnage secondaire. Elle prend la pose au centre de ce nouveau récit, dans une intrigue plutôt tragique au côté de son fils Paul, devenu handicapé à la suite d’une défenestration qui le précipite, en ce jour triste de l’enterrement, sur le catafalque de l’aïeul. Ne me demandez pas si on l’a poussé, s’il s’agit d’un suicide, je ne vous le confierai point.

L’auteur, qui reconnaît avoir pour inspiration Honoré de Balzac, donne le grand rôle à une femme dans cette histoire de vengeance, en ce monde très masculin de politiciens, patrons de presse, banquiers et hommes d’affaires. Là où le pouvoir se reconnaît aux messieurs, la finance est régie par la corruption, le népotisme, l’évasion fiscale, et l’influence sur la presse. Alors que ces dames n’ont pas encore le droit de signer un chèque (on est encore loin !) voilà ma copine Madeleine Présidente du Conseil d’Administration de la Banque Péricourt, exposée ainsi aux spoliations et à la ruine… L’héritière de l’empire bancaire ne connait rien aux affaires et, privilégiée d’un milieu argenté, elle n’a ni habitude ni goût pour les décisions économiques de la famille et pas plus pour celles qui concernent le Monde. Pourtant, poussée par la vie à l’émancipation, animée par la rancune, elle scénarise et orchestre, avec l’adresse et l’opiniâtreté d’un Edmond Dantès, la chute de ceux qui l’ont dépossédée de son héritage, qui l’ont menée à au déclassement social. Si cette inspiration de Balzac risquait d’apparaître comme un peu surannée, ringarde, je reconnais que c’est assez efficace, cette façon d’aborder l’histoire des années 1930, la grande crise, le pouvoir politique en danger, l’évasion des capitaux et des idées. Et tout ça avec un engagement qui renvoie adroitement aux temps actuels.

Je reconnaissais, une fois encore et avec plaisir, le talent indéniable de l’auteur pour l’intrigue, le sens du détail, les soins apportés à des dialogues qui rappellent que notre homme est scénariste, l’attention qu’il porte à la description du caractère de chaque personnage.

Et puis, il y a, dans ce livre, une illustration musicale des plus chatoyantes de la vie bourgeoise de l’époque : l’opéra. C’est avec émotion que je pose mon regard sur Paul, devenu paraplégique à la suite de sa chute, qui écoute, en compagnie de Vladi, sa gouvernante polonaise amoureuse de la vie, la merveilleuse et obèse chanteuse Solange Gallinato.

« Vladi serra son plumeau contre son cœur. Elle ferma les yeux lorsque s’égrenèrent les trilles délicats de Queste sacre que l’artiste entamait de manière presque confidentielle et achevait sur une note claire, mais intime, comme un secret dont elle aurait été soulagée de se délivrer. Le visage de Paul, aux yeux clos, était baigné de larmes. »

Cet après-midi, j’ai entendu une vingtaine de versions de cet air de la Norma de Bellini. Comment ne pas m’arrêter sur la magistrale interprétation de Montserrat Caballé qui ressemble bien à celle que j’avais imaginée en lisant. De plus, cette admirable diva, pensé-je, ressemble bien à notre personnage : un peu enveloppée, ça oui, mais également généreuse, si prompte à la plaisanterie, sensible aux hommages des jeunes musiciens…

My absolute darling – Gabriel Tallent

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Parce qu’il est certain que le monde court à sa perte, Martin éduque seul sa fille de façon autoritaire, violente et destructrice jusqu’à la folie. L’amour exclusif, immodéré et malsain, isole l’adolescente privée de son libre-arbitre, la rend incapable de faire des rencontres, de se confronter aux autres jeunes, perdant jusqu’à son identité, refusant le prénom de « Julia » au profit de celui de « Turtle », ainsi qu’elle se nomme personnelement, ou à « Croquette », petit nom que lui attribue son père. Ils vivent ainsi, dans l’ancienne ferme perchée sur une falaise, cachée par les sumacs, menacée de décrépitude, avec, pour seul voisin dans une caravane immobile, Papy Jacob prisonnier de son addiction à l’alcool. Les apprentissages de l’enfant dressée à se méfier de tous résident surtout dans le maniement des armes. Je crois bien être capable moi-même, grâce à elle, de démonter, nettoyer et remonter un « Six-Hours », ce pistolet que je ne connaissais pas jusqu’à ce jour. Pas de doute, nous sommes en Amérique ! Dans cette Californie éloignée des stéréotypes, bordée d’un océan mal nommé Pacifique, dans les étendues sauvages de forêts où évoluent puces et tiques, tarentules et scorpions, pumas et serpents, celle que l’on surnomme « Turtle » tire les enseignements de la nature, s’en nourrit, s’y plonge avec prudence et volonté. Elle admire et déteste ce père à la nature complexe et ambiguë, écologiste et survivaliste qui se nourrit de lectures philosophiques, justifiant ses actes par un rejet de l’humanité, qui tantôt la maltraite psychologiquement et la torture, tantôt la console et la chérit. Elle pressent qu’elle doit lui échapper, qu’elle doit s’émanciper de l’emprise de ce manipulateur, mais craint de perdre l’amour que lui seul lui apporte.

La lecture pourrait devenir éprouvante tant le texte devient violent et cru. Mais le style, sec et dur, est très fin, surtout lorsqu’il se teinte d’un naturalisme éclairé en évoquant les paysages, faune et flore, lorsque dans les scènes les plus violentes l’auteur tient à rappeler que l’être humain, souffrant de sévices, se révèle capable de puiser résistance et espoir. Suivant l’adolescente dans ses pensées, parsemant son récit, de façon récurrente, par « elle pense… » l’auteur nous fait toucher du doigt la personnalité intime et profonde de Julia, plongée dans l’angoisse, dans le déséquilibre et, malgré cela, dans sa foi tenace de sa capacité de survie.

Gabriel Tallent est originaire du Nouveau-Mexique. Il vit à Salt Lake City. A l’âge de trente ans, il livre ici son premier roman. L’ouvrage fait partie des meilleures ventes aux Etats-Unis et connaît égaleent en France un grand succès. J’admire le talent de la traductrice, Laura Derajinski, qui sert cette écriture brillante et poétique.

Agnès Bihl, féministe très engagée, est née à Neuilly-sur-Seine en 1974. Ses chansons sont le reflet de son militantisme. Elle mène ce combat en s’inspirant de Jacques Brel, Georges Brassens, Alain Leprest, Renaud ou Anne Sylvestre, mêlant dans ces textes poésie et humour.

 

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