La vérité attendra l’aurore – Akli Tadjer

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A quelques pas du métro Etienne Marcel, dans le quartier Bonne-Nouvelle, le passage du Grand Cerf est un des plus grands passages parisiens. On y pénètre par le 145, rue Saint-Denis. Il a été ouvert en 1825. Sa structure en métal forgé laisse, par la verrière, entrer une belle lumière, dont Louis Malle profita pour tourner une séquence de « Zazie dans le métro », en 1960.  Le promeneur y découvrira de gentilles boutiques d’artisanat, de design, et peut-être y reconnaîtra-t’il l’échoppe d’ébéniste de Mohamed, le narrateur, qui tente de restaurer sa vie comme il restaure les meubles.

Suite au décès de ses parents, Mohamed décide de mettre en vente son appartement de Gentilly. L’occasion pour lui de se plonger dans le passé, en découvrant, dans l’appartement désert, un carton de vieilles photographies. Sur l’une d’elles, prise le 11 août 1993, Mohamed et son frère Lyes sont ensemble, au Cap Carbon, une station balnéaire de la corniche Kabyle... Lyes, le fils préféré, fêtera ses vingt ans. Mais rien ne se passera comme prévu. Des faits extrêmement violents, sauvages, surviendront, que je m’empêcherai de révéler ici. Lyes disparaît, victime des années barbares de l’Algérie. L’image ramène Mohamed à son passé.

Le père de Mohamed et Lyes, contraint à un travail malsain et fatigant dans une tannerie, noyait sa tristesse au bistrot du coin. La mère tentait d’oublier son mariage forcé dans une fièvre consumériste qui entraînait la famille, dès le quinzième jour de chaque mois, dans les privations. Heureusement, dans l’ombre du cinéma du quartier, le Gaîté-Palace, Mohamed tenait la main de Nelly qu’il considérait comme sa promise et qu’il perdit de vue suite au drame qu’il l’accablait.

Vingt-cinq ans plus tard, sur son compte Face-Book, alors qu’il tente de renouer, courageusement, avec son passé, de trouver des réponses à sa douleur, un message d’une jeune Algéroise appelle son amitié…

La vérité libérera peut-être Mohamed du traumatisme refoulé, de sa culpabilité. Elle pourrait bien changer sa vie, l’apaiser.

Dans ce récit, riche en descriptions, doux et poétique, au ton grave, Akli Tadjer, m’a fait voyager entre deux rives sans me laisser de répit, entre le soleil de Kabylie et les courants d’air du passage du Grand Cerf, avec les Algériens qui vécurent les années 1990 tétanisés par la peur dans leurs villages, avec ceux qui auraient aimé passer le reste de leur âge dans les maisons auxquelles ils rêvaient à Paris, entre la jeunesse rebelle et les bigots salafistes du passé.

Je n’ai pas attendu l’aurore pour connaître la vérité. J’ai fini le récit dans la nuit, déçue de trouver le mot « fin » un peu trop soudainement, face à un Mohamed qui me paraissait un peu trop confiant. J’ai voulu comprendre que l’auteur me faisait un signe. Découvrir la vérité, c’est être libre d’imaginer la suite…

Akli Tadjer est né en 1954, le 11 août (c’est la date qu’il choisit dans ce récit pour les vingt ans de Lyes) à Gentilly. On lui doit plusieurs romans dont certains furent adaptés à la télévision, comme les A.N.I du Tassili.

Le père de Mohamed chante, la voix tremblante, une chanson de Cheik Hasnaoui, « La maison blanche ». Cheik Hasnaoui est auteur, compositeur et interprète d’expression kabyle. Né en 1910, il est considéré comme un maître de la chanson algérienne. Il est décédé en 2002. 

 

L’art de perdre – Alice Zeniter

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Se sont rappelées à mon souvenir, tout au long de ce récit, des personnes que j’avais croisées.

Je rencontrai le petit Mohammed, sauvage et apeuré, en hiver 1962, dans la rue où je vivais alors à Nantes. Habillé de vêtements d’adultes gris et usés, il était assis sur le bord du trottoir et s’était échappé quand je m’étais approchée. Quelques jours plus tard je le revis qui se sauvait devant d’autres enfants, se retournait, leur montrant les dents et un couteau. Je m’interposai, lui pris le couteau. Je le suivis lorsqu’il entra dans l’habitation du fond d’une cour et je devinai que c’était son père qui se tenait devant la porte. L’homme se leva et je tendis la main, lui donnai le couteau. Je leur montrai ma maison. Au cours de la semaine qui suivit, Mohammed vint à ma porte, m’apportant les messages d’un instituteur. Des signatures des parents s’avéraient nécessaires. Ils n’auraient su les lire. Je me rendis à l’école… Je l’ai accompagné un moment, l’aidant à ses devoirs.

Quelques années plus tard, je fis la connaissance d’Aïcha. Nous l’employions dans ma famille pour quelques heures de ménage. Elle avait eu beaucoup de difficultés à trouver du travail. Personne ne voulait, disait-elle, lui faire confiance car elle était Algérienne, épouse d’un Harki. Elle me montra un jour, soulevant son foulard et ses cheveux, les épingles de nourrice qui ornaient les lobes de ses oreilles, m’expliqua qu’elle avait dû se séparer de ses bijoux, et qu’ainsi les trous resteraient libres…

Si le livre d’Anita Zeniter m’a fait penser à Mohammed, à Aïcha, c’est que pour ces deux-là, comme pour Ali, le destin changea alors que l’Algérie se séparait de la France, lorsque qu’un bateau les emmenèrent loin de leur pays, d’une terre qu’ils perdirent.

Devant Ali le Kabyle, pourtant, l’avenir était beau. Le destin lui avait offert un cadeau magnifique que la rivière lui avait apporté dans sa crue, un pressoir à olives qui fit de lui un notable aux affaires florissantes. L’histoire ressemblait à un conte… Mais voilà, nous sommes au coeur d’années sombres, dans un pays dominé par les peurs, au sein de ce village perdu dans les monts de Kabylie, à l’heure du combat pour l’indépendance, celle des choix. Ali a combattu pour la France, Le Front de Libération National s’organise dans les maquis, sur les crêtes proches, s’arme et surveille. L’homme ne sait plus quel chemin prendre pour protéger les siens, pour survivre. Il choisit de rester fidèle à la France. Echappant aux massacres des siens, il s’embarque enfin, abandonnant une terre qu’il culitve, qui le nourrit, pour un pays qui se révèle froid et peu accueillant. La famille se retrouve dans un camp de transit, dans un hameau de forestage, puis dans une citée de Basse-Normandie. Pendant des années, entre lui et son fils Hamid se creuse un fossé d’incompréhension, de non-dits,..

Naïma, petite fille d’Ali et Yema, travaille dans une galerie d’art, à Paris. Elle ne connait que peu de choses sur sa famille. Les attentats de 2015 la renvoient à ses questionnements à propos de l’histoire familiale. Ali ne lui en a jamais parlé, sa grand-mère Yema parle une langue qu’elle ignore et Hamid, son père, se mure dans le silence depuis toujours, portant à lui seul le lourd poids d’un héritage.

La lecture est bouleversante. Subtile, l’écriture touchante révèle l’émotion, la brutalité du déracinement, de l’exil, de la perte d’identité et de la très grande difficulté de l’intégration. Déchirements intimes, affrontements fratricides sont évoqués avec une rès grande sensibilité, sans certitudes et préjugés.

Je pense très fort, aujourd’hui, au petit Mohammed qui, j’en suis sûre sait lire et écrire le Français comme moi, à Aïcha qui, je veux le croire, porte de jolies boucles d’oreilles, à leurs enfants et petits-enfants.

Lors d’un voyage que je fis en Algérie dans les années 1980, j’eus le plaisir d’écouter à Tizi-Ouzou le poète et chanteur Younes Matoub. Je suis émue lorsque j’entends sa voix, aujourd’hui.

« Des centaines de fois, j’ai imaginé la scène de mon assassinat. Des centaines de fois, j’ai vécu ma mort. Pendant quinze jours, j’ai voyagé au bout de l’horreur, je n’ai peur de rien. » Ces mots, Matoub Lounès les a rédigés quelques mois après son enlèvement par un groupe terroriste qui revendiqua son exécution le 30 juin 1998.

 

 

 

 

 

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